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Jour 4

28 janvier 2011

13h00 fin de la prière

13h30 Un petit rassemblement d’une cinquantaine de personnes se forme rue Champollion. Des gens arrivent de Ramses par Maarouf ; nombreux sont ceux portent des masques filtrants médicaux, recyclés de l’épidémie de grippe porcine de l’an dernier. Le cortège, bon enfant, se dirige vers Talaat Harb.

13h35 D’autres groupes arrivent des petites rues environnantes. Le cortège grossit, mais il est coincé entre le barrage de police au Nord à l’intersection avec le 26 Juillet, et le barrage au Sud à l’entrée de la place Talaat Harb. Mille à deux mille personnes font ainsi plusieurs allers-retours pendant lesquels leurs rangs grossissent.

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13h40 Tirs de grenades nourris devant l’Excelsior dans notre direction. Un véhicule blindé fonce dans Talaat Harb depuis le Nord et fend la foule en tirant des lacrymo. Horrifiés, les manifestants attrapent des barrières de sécurité et les balancent devant les roues du véhicule. Ils parviennent à le stopper en criant « selmiya, selmiya » (nous sommes pacifiques).

13h50 Un des manifestants s’énerve, ramasse un pavé et se rue vers le cordon de police. Les autres l’arrêtent le calment et lui font reposer son pavé. C’est la seule tentative d’agression de la part des manifestants que j’ai pu voir dans la journée.

14h00 Beaucoup de confusion sur Talaat Harb. Des groupes continuent d’arriver, mais il y a tellement de vapeurs lacrymogènes que tout le monde s’éparpille en toussant. Je rentre dans un des rares magasins de vêtements ouverts. Je commence à discuter avec le propriétaire : pourquoi n’a-t-il pas fermé comme les autres ? Il me répond d’un air désolé que son rideau de fer est cassé, et comme son magasin est entièrement vitré, il se sent obligé de rester pour éviter le pire. Mais il est d’accord avec les manifestants : « Trente ans que Mubarak est là, on n’en peut plus. Qu’il dégage (irhal) ! » Je lui fait écho en français « Dégage !», oui dit-il en riant, comme à Tunis.

14h15 Je reviens à l’appartement me laver les yeux et décharger mes premières photos. Je vois des combats au loin place de l’Opéra. Les tirs se font de plus en plus nombreux.

14h20 Un drôle de silence. Je redescends.

14h30 Je comprends que les rassemblements se font et se défont au rythme des tirs de gaz. Sur Talaat Harb justement, le cortège se reforme, après de longues hésitations des manifestants, peu organisés, sans mégaphone et visiblement sans leader. Les arrestations de ces derniers jours semblent avoir fait des dégâts. Entre les attaques de police, l’ambiance est bon enfant. On s’offre des gâteaux, des bouteilles d’eau, des sodas. Le kiosquier distribue des chips. Les gens sont de simples gens, qui descendent dans la rue pour la première fois mais avec un courage qui force l’admiration.

15h15 Depuis Mohamed Bassiouny, je vois la place Talaat Harb envahie de jeunes, qui ont réussi à repousser le cordon de police. Puis la police reprend du poil de la bête et les chasse dans M. Bassiouny vers le musée. Les jeunes ouvrent un entrepôt dans lequel il y a des barrières anti-émeutes. Ils prennent ces barrières et les traînent avec eux, les mettent en travers du chemin pour empêcher les blindés de passer. La police les enlève et tire presque à bout portant des lacrymo vers le groupe puis vers les rues latérales. Les jeunes détalent en courrant, tout en emportant d’autres barrières, la seule arme défensive qu’ils peuvent se procurer. Un jeune reste à la traîne, il est black, les flics le frappent à coup de bâton.

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15h30 Je fais une pause à l’After Eight, un petit bistrot populaire dans une venelle du quartier. Tout le monde regarde Al-Jazeera sur un petit écran, le visage tendu. Puis le patron s’énerve un peu, il a peur que les flics débarquent, il éteind la télé et fait ranger les fauteuils. Des jeunes, échappés des différents groupes de manifestants parviennent jusqu’au bistrot, racontent ce qu’ils ont vu, se plaignent de l’impuissance qui est la leur. On évoque le courage de ceux de Suez.

16h Je repars dans la direction de Taharir. Mais l’accès par Talaat Harb est bouché par un cordon qui semble avoir encerclé un gros groupe devant le café Riche. Sur la place Talaat Harb où nous sommes, il me semble qu’il n’y a que des flics en civil. Puis un quinquagénaire entonne le slogan « Et un, et deux, où est l’armée égyptienne ? », et il est repris par une bonne vingtaine de personnes.

16h15 Les policiers qui sont devant l’Excelsior viennent vers nous, et tirent de nombreuses grenades dans notre direction. Je reste quelques secondes de trop. En partant par la rue Sabri Abu Alam, je trouve un kiosque ouvert qui vend encore des kleenex et il faut faire la queue tellement la demande est grande.

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Devant Kazaz, le fast-food égyptien, rue Sabri Abu Alam : nouvelle charge de grenades. Je m’enfuis vers le quartier de la Bourse, je ne vois plus rien, on m’agrippe et on me fait rentrer dans le bas d’un immeuble. Un homme me verse du vinaigre blanc dans mon écharpe pour filtrer les vapeurs, une femme me lave les yeux avec du Coca, il paraît que ça apaise. Effectivement, la brûlure cesse plus vite que les autres fois. On échange des gâteaux, des mouchoirs, un gamin me file un oignon, et m’explique comment soigner le mal par le mal…j’hésite. Je repars avec l’écharpe trempée de vinaigre sur le nez : c’est très efficace.

16h45 Rue Hoda Sha’rawy. Nous sommes environ 500, encore bloqués des deux côtés. Je discute avec un groupe de jeunes qui me voit prendre des notes. « Tu es journaliste, dit leur ce qui se passe ici, qu’il n’y a aucune liberté dans ce pays. Nous ne faisons rien de mal. Nous voulons seulement la liberté ». Ils entonnent « Horreya, Horreya ! ». Un jeune rejoint le groupe en larme, pas seulement à cause des grenades. Il vient de perdre son ami, qu’il a laissé pour mort, après une charge de police où il a été frappé à la tête. Il me montre la video réalisée avec son portable, me demande de filmer son propre écran. On voit bien un corps inanimé par terre. Une jeune fille « en cheveux » reste discuter avec moi et me dit en me montrant le cortège qui repasse devant nous : « Tu as vu toutes ces femmes parmi les manifestants ? Elles n’ont pas peur ». Je lui dit qu’effectivement, cela me frappe depuis le premier jour. Elle me raconte que ce matin, à Guizeh, 4000 femmes de ce quartier populaire se sont rassemblées devant une mosquée, juste après la prière de l’aube et avant que les forces de sécurité n’arrivent. L’un des jeunes me demande de quelle nationalité je suis. Lorsque je lui dit que je suis française, il me parle immédiatement de la ministre qui est allée récemment à Gaza et qui soutient les israéliens, contre les palestiniens. Un autre ajoute qu’elle a aussi soutenu Ben Ali. Mais pourquoi la France a-t-elle cette position alors que c’est un pays de liberté ? Je fais la moue. On parle de la position d’Israël face à la poussée démocratique du Moyen-Orient. Pourquoi les pays occidentaux soutiennent-ils à ce point un pays comme Israël ? La discussion va bon train. « Demain nous devrions faire la grève générale, comme vous faites parfois en France ». Comment l’organiser dans un pays qui n’a ni téléphone, ni internet ?  Les tirs reprennent, nous filons vers le café Bustan. La jeune fille me lance : on se revoit dans une demi-heure ici…Je ne l’ai pas revue. La foule crie ; on montre des tireurs qui, depuis les toits, nous balancent des grenades. A l’écart, un jeune me montre les bombes de gaz qu’il a ramassées : les petites sont égyptiennes, les grosses marquées « riot » américaines. Un jeune me montre aussi une cartouche qu’il vient de ramasser par terre et qui ressemble à une cartouche de chasse. J’ai vérifié plus tard, en me faisant canarder à l’entrée de mon immeuble que ces cartouches éparpillent des plombs, sans doute pour impressionner, davantage que pour blesser. Nous nous séparons. Je ne vois plus rien à travers mes larmes.

Levée d’un barrage par les manifestants (vidéo).

17h30 J’arrive vers Bad el-Luq, près du mole Bustan. Je discute avec un homme d’une quarantaine d’années, qui me dit qu’il a vu mourir un jeune homme, tapé par les policiers. Je ne sais pas si c’est le même que le premier. Il m’entraîne vers la rue où il l’a vu tomber, pour que je témoigne. Il me montre le trottoir, mais le baouab qui travaille au pied de cet immeuble a nettoyé le sang. Il reste les cotons et le T-shirt ensanglantés. Je prends en photo. « Dis leur que nous, nous n’avons rien fait aux policiers. Ce sont eux qui nous tapent et veulent nous tuer ! ».

18h00 J’arrive chez moi en passant par les petites rues. Ma voisine me dit que le couvre-feu vient d’être décrété, qu’il ne faut pas ressortir. Pourtant elle repart elle-même, car il y a deux incendies dans la rue, elle veut savoir où exactement.

19h00 J’entends toujours les manifestants du centre ville, et les tirs toujours aussi vigoureux. Puis des bruits de véhicules lourds. Il y a eu des affrontements violents vers Sayida Zeinad, sur Qasr el-Einy. Un incendie au siège du PND, près du musée, un autre au commissariat de Khalifa, près de la citadelle. On me raconte comment les jeunes ont réussi à forcer le barrage de police sur le pont aux lions qui débouche sur Taharir. Nous mesurons que le nombre total de manifestants est énorme.

20h00 Les hélicoptères commencent à tourner dans le ciel.

20h23 J’entends à nouveau des manifestants, quelque part dans le centre. Les hélicos passent et repassent.

20h33 Des clameurs dans la rue Talaat Harb, au passage des hélicos : « selmiya, selmiya ».

20h58 De nouvelles clameurs qui semblent s’éloigner vers la gare Ramses.

22h40 On entend des véhicules lourds à nouveau.

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