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Ruffin chez les pharaons

1 avril 2019

On en dira le moins possible sur les circonstances de cette projection de J’veux du soleil en Egypte. Elle a été rendue possible grâce à l’équipe de Fakir qui nous a communiqué l’accès au film en avant-première. On ne dira rien du lieu de projection qui ne pouvait évidemment pas être un lieu institutionnel, dans un pays où tout achat de gilet jaune entraîne obligatoirement l’alerte des services de la sûreté de l’Etat. On n’en dira pas davantage sur les participants mais on retiendra qu’il y avait des Egyptien(ne)s de des Français(es).

Ce qui nous intéresse c’est la discussion qui a suivi et n’a pas manqué de faire un parallèle entre le soulèvement de 2011 en Egypte et l’actuel mouvement des Gilets Jaunes en France. « Comparaison n’est pas raison » dit le proverbe, et même si Emmanuel Macron continue de considérer le sanguinaire Sissi « comme un partenaire » (sic), même si la France vend des armes et des moyens de sécurité à la dictature, il y a une différence en terme de démocratie et de droits humains entre les deux pays. Jusqu’à nouvel ordre en France, la torture est interdite alors qu’elle est systématique en Egypte. Jusqu’à nouvel ordre, le pluralisme politique est garanti en France et de véritables élections sans bourrage des urnes ont lieu comme le prévoit la constitution. Jusqu’à nouvel ordre aussi, même sous la loi d’urgence la liberté d’expression est grosso modo garantie en France (hormis la loi qui n’autorise que le gouvernement à faire des fake-news ) ce qui est très loin d’être le cas en Egypte.

On peut même dire que jamais les dictatures précédentes dans ce pays – depuis son indépendance il y a 65 ans – ne sont allées aussi loin dans la répression et l’arbitraire.

L’écrivain Alaa al-Aswany par exemple a traversé la dictature de Mubarak, la tutelle du Conseil Suprême des Forces armées (CSFA) en 2011-12, le pouvoir du (seul) président égyptien démocratiquement élu Mohamed Morsi membre des Frères musulmans, sans ennui ou presque. Aswany est aujourd’hui convoqué devant un tribunal militaire (détails ici) pour avoir critiqué le régime et il va se garder de quitter les Etats-Unis pour rouvrir son cabinet de dentiste au Caire. Car il sait trop les arrestations sommaires de dizaines de milliers d’activistes qui croupissent aujourd’hui en prison, les exécutions sommaires des autres ou celles faisant suite à une « procédure judiciaire », sans parler des disparitions de ceux dont la famille n’a même pas la moindre trace de leur cadavre. Son dernier roman, mettant en scène les viols (pardon les tests de virginité) dont une vingtaine de jeunes filles révolutionnaires ont été victimes, en mars 2011, près du Musée du Caire puis dans une prison militaire, sous le commandement des généraux (dont al-Sissi) a sans doute été la goutte d’eau.

L’absence des partis politiques

Ces précisions étant faites une chose frappe les Egyptiens en écoutant parler les Gilets Jaunes du film de Perret et Ruffin. C’est la similitude de leur désarroi face aux partis politiques avec celui des jeunes révolutionnaires de 2011. Les causes ne sont pourtant pas les mêmes, en première lecture.

Après 28 ans de dictature mubarakienne, la vie politique dans le pays était réduite à un jeu d’allégeance pour chaque parti qui voulait avoir une représentation, forcément symbolique, à l’Assemblée nationale. Les forces politiques existantes sur la scène politique étaient toutes compromises, même les plus à gauche. La seule force réellement implantée dans le pays était la Confrérie, ses organismes de charité, ses réseaux, les syndicats qu’elle avait réussi à noyauter… tout en ayant ses martyrs régulièrement mis derrière les barreaux.

En 2011 et 2012, plusieurs partis ont tenté de s’organiser et se sont lancés dans une course contre la montre pour être prêts lorsque les premières échéances électorales sont arrivées. C’était un sacré défi (voir ici) car il fallait informer des électeurs souvent illettrés et ignorants de la manière dont ce mouvement avait été instrumentalisé pour mater le peuple et réprimer ses aspirations à davantage de liberté. La ressemblance avec la mise en avant/diabolisation du RN-FN chez nous est assez troublante.

Malgré un immense effort d’éducation populaire de la part des révolutionnaires, le temps fut trop court. Le coup d’État militaire a tué dans l’œuf le processus qui s’amorçait. Pourtant, dès la première (et seule) année de son pouvoir, Morsi avait commencé à sérieusement défriser ses propres électeurs par des mensonges répétés, une absence totale de transparence, la répression des grèves dans le Delta, son projet de modifier la constitution et l’incapacité de son gouvernement à régler les problèmes d’approvisionnement (des problèmes dont, il faut le reconnaître, l’armée était grandement responsable). La prise de conscience collective de tout cela aurait constitué un formidable aggiornamento pour toute la société égyptienne qui aurait pu commencer à imaginer d’autres alternatives politiques. C’était trop risqué pour le CSFA.

En France, la faillite des partis politiques a fait l’objet d’analyses variées ces dernières années, mais personne ne l’impute à l’autoritarisme – certes grandissant – du pouvoir. Les partis ont été assez grands pour se saborder tout seuls la plupart du temps. Mais il est une autre dictature qui œuvre en sourdine. Celle de l’argent et de l’idéologie qui garantit son règne. Que ce soit par le biais de la corruption directe des personnes, la soumission des partis aux puissants lobbies qui les financent, les pressions de ceux qui sponsorisent les campagnes électorales, possèdent les journaux et les medias, voire tout simplement par les accords d’Etats-majors des partis dans le but d’obtenir tel strapontin sur telle liste… le résultat est au final le même pour bon nombre de citoyens. Ils « découvrent » rapidement qu’aucun des engagements pris sur le plan social n’a été tenu et que toutes les grandes décisions ont consisté à aggraver la logique ultra-libérale qui sert de bréviaire à l’Union Européenne.

Celle-ci a gravé son choix dans le marbre de ses traités – parfois contre l’avis des peuples – et toute la propagande de ses élites consiste à faire passer pour des abrutis anti-démocrates et adeptes du repli nationaliste, les citoyens qui refusent cette logique. D’où la diabolisation des Gilets Jaunes, dont on avait déjà eu un avant-goût avec la campagne médiatique lors du vote pour ou contre le TCE en 2005. Dans les pays arabes, l’accusation systématique de sympathie pour les fondamentalistes musulmans fait le même office. On admet bien évidemment, dans cette démonstration, que l’Arabie Saoudite est l’image même d’un islam modéré acceptable.

Les yeux

Le deuxième point qui nous a fait discuter, ce sont les yeux. Oui, ceux des éborgnés : 22 à ce jour en France c’est à dire un chiffre qui à lui seul indique une véritable intention puisque les LBD 40 utilisés à cet effet sont munis d’un viseur hyper précis et que le code d’utilisation de cette arme (rappelé ici devant une classe de CE2 par l’illustre pédagogue Castaner) interdit de viser la tête.

En Egypte, entre le 19 et le 22 novembre 2011, alors que le processus de démocratisation C'est le mot "selmiya" (pacifique) de ce pochoir qui est orné d'une ciblesemblait en bonne voie, ont éclaté des heurts entre l’armée et les révolutionnaires. Un véritable massacre a eu lieu, rue Mohamed Mahmud, près de la place Tahrir, où de nombreux jeunes ont perdu un œil : les forces de l’ordre visaient systématiquement la tête : 31 morts et 300 blessés, recensement officiel. Des pochoirs ont fleuri par la suite sur les murs de la ville dénonçant ces mutilations (voir ce post du 22 novembre).

 

Un acharnement commun qui en dit long sur la volonté des gouvernants d’aveugler et de mutiler pour faire définitivement regretter à sa jeunesse de se mêler de ce qui la regarde, son propre avenir (autre reportage ici). En Egypte, ces événements avaient abouti à un embastillement complet du centre ville, les accès à l’Assemblée Nationale et aux principaux ministères étant murés par d’énormes blocs de pierre.

Photo prise le 26 décembre 2011 rue Mohamed Mahmud

 

Nous aurions pu aussi parler de l’imprévisibilité de cette explosion sociale, dans la France de 2018 comme dans l’Egypte de 2011 (qui faisait tout de même suite à la révolution tunisienne du 14 janvier). Mais c’est sans doute le lot commun de toutes les cocottes minutes : l’équilibre entre la pression interne et la résistance des matériaux n’est garanti que dans un régime stable. Lorsqu’on entre dans les régimes chaotiques, c’est beaucoup plus difficile.

A suivre

3 commentaires leave one →
  1. 2 avril 2019 19:10

    Très heureux de lire un post de vous, ce n’est pas souvent que ça arrive.

    J'aime

  2. Pauline permalink
    1 avril 2019 19:18

    J’étais en Égypte lors des élections et du coup d’état. Je suis maintenant en Algérie et votre article retentit d’une manière toute particulière! J’espère juste qu’on n’en arrivera pas ici aussi à la partie sur les éborgnés et que le bilan sera plus positif qu’en Egypte…

    J'aime

  3. Dina permalink
    1 avril 2019 14:04

    Merci Sylvie pour ce compte rendu. Dommage que je n’ai pas pu être avec vous.
    💚

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