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La révolution s’invite à l’école

27 septembre 2011

En ce jour de grève historique de l’éducation en France, le sujet s’impose.

D’autant que ce samedi 24 septembre, malgré la loi d’urgence et pour la deuxième fois depuis la rentrée scolaire (qui a eu lieu le 18 septembre), les enseignants des premier et second degrés se sont massivement rassemblés devant le Matignon égyptien (majliss al-wazara), rue Qasr el-Eyny.  Forts d’une grève réussie à un taux qui oscille entre 50 et 85% selon les gouvernorats d’après les organisateurs (2,88 % selon le communiqué du ministère datant du 21/09), ils sont venus en bus par milliers de toutes les régions, à l’exception de celles qui organisaient leurs propres rassemblements. Les revendications sont résumées sur le calicot ci-contre qui émane de l’union des enseignants de la partie orientale du pays : "Nous voulons la justice sociale. La réforme de l’enseignement passe par une organisation éducative qui ramène les élèves <au respect> des structures scolaires, garantissant une vie digne aux enseignants, rendant illégitime <le recours> aux cours particuliers et élevant le niveau professionnel de l’enseignement par la formation continue".

Ces revendications sont assorties de demandes substantielles d’augmentation de salaires, actuellement autour de 800 LE (moins de  100 euros) pour atteindre le double ou le triple au plus vite.

Pendant qu’Abd el-Nasser Ismaïl, le secrétaire général de l’Union des enseignants égyptiens  [1] (à gauche de la tribune sur la photo) fait son discours, je retrouve au milieu de la foule Hala, que j’avais eu l’occasion d’interviewer le 1er mai dernier en tant que jeune responsable de ce nouveau syndicat, pour la revue Nouveaux regards [2].  Pendant que nous parlons ensemble, un collègue vient lui annoncer que la délégation qui était partie au ministère de l’Éducation (près de Saad Zaghloul) a été prise à partie par la police militaire et que plusieurs membres sont blessés.

Pour Hala, les revendications des enseignants sont inchangées depuis les premiers jours de la révolution. Ce qui change, c’est le succès grandissant de leurs initiatives auprès des enseignants, leur large écho dans la société civile et ce malgré la "défection" d’une de ses composantes non négligeable : la Confrérie des Frères Musulmans qui a condamné, la semaine précédente, le recours à la grève ("les Frères brisent la grève", titrait le Masry al-Youm du 22/09). Hala m’énumère avec fierté tous les partis qui sont venus les soutenir depuis le matin : le Parti des travailleurs démocrates,  celui de l’Alliance socialiste, le parti égyptien démocratique,  le mouvement du 6 Avril, les Socialistes révolutionnaires, et l’Union des jeunes révolutionnaires.

"Une année scolaire sans enseignant", promet cette banderole

Il faut dire que dans ce pays à la démographie galopante, les conséquences de la politique d’abandon total du secteur public par le gouvernement pendant des décennies sont catastrophiques. Redresser la barre aujourd’hui est un très grand défi. Deux millions d’enseignants qui exigent une augmentation légitime (et minimale) de l’ordre de 1000 LE par mois, cela fait au bas mot près de 4 milliards de dollars à ajouter au budget annuel. Un sacrifice qui n’a rien d’impossible étant donné les richesses potentielles de ce pays et les fortunes que les vautours de l’ancien régime ont empochées (le patrimoine de la famille Moubarak serait de l’ordre de 50 milliards de dollars, par exemple). Le jeu en vaut la chandelle et l’idée que la question éducative est un pivot de la réussite des changements en cours dans le pays s’impose de plus en plus.

L’argent n’est pas le seul problème et ce n’est pas la moindre des originalités de ce mouvement que de mettre en avant les problèmes pédagogiques et éducatifs au premier rang de ses revendications : les relations maître-élève gangrénées par la peur, par les cours particuliers, par la ségrégation sociale.

C’est ce qu’explique avec beaucoup de lucidité Hala, qui enseigne les sciences au niveau équivalent à notre collège, dans l’interview dont je reproduis des extraits ci-dessous (avec l’aimable autorisation de la rédaction de NR bien entendu).

Quand et comment est né votre syndicat ?

Il y a quatre ans, en 2006, un fort mouvement de revendication a eu lieu parmi les enseignants égyptiens, suite à la parution d’une loi-cadre qui prétendait revaloriser la profession et augmenter la qualité de l’éducation. Le principe de cette loi était au départ plus ou moins accepté, tant la situation de notre système éducatif est catastrophique. Mais il est apparu que les augmentations de salaires promises seraient dépendantes des résultats à un examen auquel toute la profession a été soumise. Trois « échelons » d’enseignants ont ainsi été crées (ordinaire, expert, supérieur), associés à trois niveaux de salaire.

Sans formation, sans remise à niveau préalable y compris pédagogique, cet examen a été vivement contesté dans son contenu même : des questions ambiguës, y compris dans les épreuves de connaissances, une épreuve d’arabe à laquelle personne n’était préparé et surtout un examen hors contexte qui n’avait rien à voir avec la réalité du terrain, réalité que d’ailleurs, les examinateurs ne connaissaient pas.

A partir de là, des petites associations se sont organisées pour rassembler les enseignants, défendre leurs droits, contre l’avis du syndicat officiel , le « Syndicat des métiers de l’enseignement » (auquel l’adhésion était obligatoire avant la révolution). On nous impose une obligation de résultats, avec parfois 70 élèves par classe, aucun moyen pédagogique, ni laboratoires ni techniques modernes de communication et des salaires tellement insignifiants que de nombreux enseignants ont recours au cours particuliers pour pouvoir vivre dignement.

 

La grève est légitime, légitime .... contre la pauvreté et la faim

J’ai participé pour ma part à la création de l’association « Union des enseignants de Gizeh, et ensuite nous avons tissé des liens avec d’autres associations similaires dans tous les gouvernorats d’Égypte en menant des actions communes contre cette loi. Nous avons vite compris qu’elle débouchait sur une privatisation de l’école publique puisqu’à l’issue de l’évaluation, les écoles qui ne rentraient pas dans le « cadre » avaient cinq ans pour se mettre à niveau, à la suite de quoi un nouvel audit pouvait décider de la fermeture de l’école. On estime à 75% le taux d’écoles concernées par cette menace, principalement les écoles situées dans les quartiers défavorisés et les bidonvilles où il n’y a aucune création de structures nouvelles depuis des années et qui voient leurs effectifs augmenter de façon exponentielle. La qualité de l’enseignement y est déplorable et en cas de fermeture, il n’y a plus aucun service public pour les pauvres. Nous avons essayé de communiquer à la population, que cette politique de négligence des écoles était voulue, que le gouvernement voulait se débarrasser de ces écoles et les vendre. Qui allait alors se charger des enfants ? Le projet de loi-cadre est maintenant suspendu depuis la révolution mais il n’y a pas encore de visibilité pour la suite. Nous avons donc crée un syndicat indépendant puisque le syndicat officiel ne se préoccupe ni des enseignants, ni du système éducatif.

Grève des enseignants et personnels administratiofs jusqu'à satisfaction de nos revendications légitimes

Il y a effectivement eu de nombreuses campagnes de presse pour dénigrer les enseignants et dénoncer ce système de cours privés. Mais il faut savoir qu’ici un enseignant débutant démarre avec un salaire mensuel de 500 L.E. (60 €) et les contractuels gagent 100 L.E. (12 €), ils démarrent même à 80 ! La moyenne nationale officielle des effectifs par classe est de 41 élèves, chiffre non vérifiable. Pour ma part j’enseigne en collège dans le quartier d’al-Waraq, près d’Imbaba. Les classes sont de 65 à 70 élèves et après 18 ans de carrière, et après avoir réussi à l’examen-cadre, je gagne 1000 L.E. par mois (120 €). Le niveau de salaire est la première cause de ces cours particuliers qui appauvrissent les relations entre enseignants et élèves et contribuent à la diminution de la qualité de l’enseignement. L’enseignement en classe avec nos effectifs se réduit à du magistral et les cours particuliers sont des répétitions centrées sur le « par cœur ». Le but de notre syndicat est de rassembler tous les personnels, titulaires et non titulaires, du premier et du second degré afin d’être une force qui fasse entendre nos droits et de développer un enseignement public de qualité, pour tous les enfants de 4 à 16 ans, gratuit et sous l’égide du gouvernement, car c’est ce qui fonde l’égalité des enfants. Ce qui existe aujourd’hui est une mascarade qui a l’apparence d’une école publique.

Il y a de nombreuses écoles, collèges et lycées, de type privé, qui se développent en Égypte. Que pensez-vous de cette situation ?

Ces écoles privées sont souvent de type idéologique, ce qui provoque un éclatement du système. Maintenant n’importe qui ayant un appartement de deux ou trois pièces peut en faire une crèche. Avec deux ou trois appartements dans un immeuble on peut faire une école ou un collège, sans cour, sans lumière, sans jeux, sans laboratoire, et on entasse les enfants dans des salles trop petites.

 

regroupements en fin d'après midi, autour des bus

Il y a aussi des écoles d’un autre standing, avec une cour et un laboratoire, qui proposent quelques activités plus éducatives, des excursions. Elles coûtent environ 4 à 5000 L.E. par an et par enfant aux familles. Et il y a aussi les écoles d’investissement où l’on trouve tous les moyens, piscines, stades, laboratoires, et qui proposent l’accès à des diplômes étrangers. L’inscription annuelle dans ces écoles coûte entre 10 et 50 000 L.E.. A chaque niveau social son niveau d’école et il n’y a pas une orientation unique. Le système d’enseignement est défiguré.

Que pensez-vous de l’enseignement de la religion dans le système public ?

Question dangereuse (sourires gênés…). Pour nous, ce n’est pas un problème qu’il y ait des cours de religion, mais pas de la manière dont ils se font en ce moment. Dans les cours actuels, les enfants musulmans sont séparés des enfants chrétiens et cela crée une division. Ces cours devraient être communs et montrer l’unité de la nation. « Nous sommes tous des égyptiens »[3].

Quelles réformes préconise votre nouveau syndicat ?

Enseignants de l'école technique du quartier Hamra

Il faudrait aussi revoir les programmes car lorsqu’ils s’alourdissent, ils favorisent le « par cœur ». Il faut notamment davantage de soutien aux activités artistiques qui, dans l’esprit actuel, sont considérées comme une perte de temps et dénigrées par les directeurs d’école.

Il faut d’autre part agir pour élever le niveau de conscience professionnelle des personnels. Cela permettra aussi aux élèves d’avoir les moyens de la critique et de la création afin de devenir des adultes confirmés. Si je fais aujourd’hui un débat en classe, c’est la cacophonie car les élèves ne savent pas dialoguer. Pour l’essentiel cela est dû à la peur de s’exprimer : en parlant tous en même temps, ils évitent que l’enseignant n’entende leur opinion. Ces relations enseignant-élèves basées sur la peur sont une des choses les plus importantes à changer. La peur règne aussi entre les enseignants et leur hiérarchie et notre syndicat veut aider à former les enseignants pour qu’ils acquièrent cette capacité à parler avec leur hiérarchie comme avec leurs élèves.

Avez-vous rencontré votre ministre de tutelle et quelles sont les premières décisions que vous souhaitez qu’il prenne ?

Oui, nous l’avons rencontré et nous essayons de lui « mettre la pression ». Il a beaucoup de problèmes à gérer mais nous voudrions que sans attendre, il règle la question des enseignants vacataires qui sont sous-payés et que personne n’a défendus jusque là. Il a suspendu la loi-cadre mais il doit d’urgence clarifier la situation créée par cette loi : les trois échelons crées se superposent à l’ancien système d’avancement et il faut aussi revoir l’ensemble de la carrière des fonctionnaires. Il faut d’urgence un plan de revalorisation professionnelle pour les deux millions d’enseignants égyptiens et c’est pour cette raison que nous avons fait une grève le 6 mars dernier. Nous voulons aussi que notre ministre s’oppose aux campagnes de dénigrement des enseignants et pose les bases d’une véritable recherche de solutions, avec objectivité. Enfin il faut un plan de restructuration des directions. Quand nous avons distribué des tracts pour le 6 mars certains directeurs les ont saisis et les ont transmis à une commission en menaçant les enseignants. Ils avaient peur de la « Sûreté[4] » et ils n’ont pas réalisé que celle-ci a été dissoute. Il faut changer ces relations et préciser nos droits.

Que pensez-vous de la révolution aujourd’hui, des changements en cours dans le pays ?

Il y a beaucoup d’analphabètes dans le pays qui étaient convaincus, avant la révolution, de ne pas pouvoir se faire entendre. Maintenant si, et nous sentons que nos appels commencent à avoir de l’écho. Les gens essayent de comprendre ce qui se passe, même si la mobilisation est encore timide. Les choses changent et il y a de plus en plus de gens qui osent se mettre en mouvement. Il faut comprendre qu’ils avaient l’habitude d’avoir un guide et que depuis le départ de Moubarak, ils se sentent parfois orphelins. C’est encore le cas de nos collègues âgés et de nos directions.

Pour ma part, j’étais de toutes les manifestations depuis le 25 janvier, et nous sommes parfois partis à 50 000 depuis Imbaba, en affrontant les barrages de police pour aller à Tahrir. Aujourd’hui nous allons participer à notre premier rassemblement de la fête du travail. Nous avions fait une tentative avec d’autres organisations le 1er mai 2009, mais nous avions été réprimés par la police. Aujourd’hui nous sommes libres.

(Le Caire, le 1er mai)


[1] Le syndicat indépendant des enseignants. Page Facebook du syndicat (en arabe) : « La voix de l’Union des enseignants égyptiens » (sout ittihâd al-mu’alimiyn al-misriyin) http://www.facebook.com/#!/home.php?sk=group_26440176779

[2] C’est la revue de l’Institut de Recherche de la FSU. Le numéro 52 contient un dossier complet sur les révolutions arabes et plus particulièrement égyptienne

[3] slogan célèbre pendant la révolution suite aux exactions contre les chrétiens et aux tentatives de division qui les ont suivies.

[4] La tristement célèbre « Sûreté de l’état » (amn ad-dawla).

2 Commentaires leave one →
  1. Maud permalien
    6 octobre 2011 7:39

    Bonjour,
    Merci pour votre blog passionnant !
    Je vous fais passer l’appel à contributions du prochain n° de la revue Variations, nous serions heureux d’accueillir un texte d’analyse sur l’invention démocratique, les subjectivités rebelles ou l’expansion d’un espace public oppositionnel en Egypte…
    http://theoriecritique.free.fr/appel.html

  2. 27 septembre 2011 18:00

    Peut-être bientôt en France ? En tout cas, certains y œuvrent avec une grande célérité … Je souhaite bon courage au syndicat des enseignants égyptien.

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