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Où sont les felouls ?

4 juillet 2013

Rentrée en France depuis un an maintenant, j’avais laissé ce blog en jachère. Je lis comme tout un chacun la presse internationale, la presse égyptienne en ligne, ou les courriers de mes amis, sans m’autoriser à publier un avis qui n’est pas très éclairé. Mais en ce lendemain de « 2ème révolution », les analyses de l’événement que j’ai pu lire ou entendre m’ont fait l’effet d’une décharge électrique qui m’a précipitée vers mon clavier. Souvenez-vous ! Les commentateurs qui, en janvier 2011, ne voyaient dans les événements d’Egypte que le spectre de l’islamisme, ceux-là même qui, au lendemain de l’élection de Morsy ne se privaient pas de « on vous l’avait bien dit », ceux qui ont fait recette en vendant des essais plus ou moins fouillés discutant doctement du label de révolution (minoré si on lui ajoute arabe), tous ces commentateurs-là aujourd’hui saluent la deuxième révolution d’Egypte et la destitution de Morsy (sans d’ailleurs se confondre en excuses pour avoir annoncé, il y a deux ans, un long hiver islamiste).

Certes la joie des égyptiens de s’être débarrassés de ce régime est immense. Elle explose sur toutes les videos et dans tous les reportages. Les messages de mes amis sont enthousiastes. Mais tout de même, de ce côté de la Méditerranée, ceux qui sont toujours prompts à donner des leçons de démocratie, comment peuvent-ils nous expliquer qu’il y a de bons coups d’Etat ?

armee

Sur le pont de l’Université hier

Alors que 1500 jeunes en 2011 ont perdu la vie pour arracher un début de démocratie aux griffes d’un pouvoir militaire en place depuis 60 ans, alors que l’armée en a torturé des milliers (souvenez-vous des caves du Musée, des tests de virginité), qu’elle a essayé d’étouffer dans l’oeuf  les organisations telle « Asker kazaboun » (militaires menteurs) qui dénonçaient leurs pratiques, il a fallu une mobilisation sans faille et des centaines de manifestations pour faire accepter le processus démocratique des élections présidentielles et législatives.

Souvenez-vous de la femme au soutien-gorge bleu, des massacres de la rue Mohamed Mahmoud, souvenez-vous du massacre des coptes devant Maspero et des autres épisodes racontés sur ce blog.

L’autre avancée a été de permettre à l’Egypte de faire l’expérience d’un gouvernement par les Frères. Ces derniers, auréolés par plus d’un demi-siècle de résistance, durant lequel bon nombre d’entre eux ont connu la torture et la prison, étaient la seule force organisée. Leur participation à l’avenir du pays était incontournable. Pour faire tomber le masque de leur discours religieux il n’y avait rien de mieux que l’épreuve de la conduite du pays. Et ils ont été d’une incompétence au-delà de toute espérance (peut-être l’armée, propriétaire d’une bonne part de la distribution des carburants a-t-elle légèrement savonné la planche). Le pays a rapidement plongé dans une crise économique terrible, et, cerise sur le gâteau, les Frères ont renoué avec la politique autoritaire dont ils avaient souffert, mettant de plus en plus en cause les libertés individuelles, enfermant des journalistes, poursuivant la pratique de la torture (qui n’a jamais vraiment cessé) et menaçant gravement la liberté d’expression. Des coupures d’eau et d’électricité ont achevé de détériorer la vie des égyptiens qui passaient déjà de longues heures à chercher du diesel pour leur voiture… enfin ceux qui avaient encore un travail et une voiture.

C’est alors que s’est lancé le mouvement « tamarod » (rebellion) au printemps dernier. Qui participe à ce mouvement ? Des jeunes, des milliers de jeunes de toute évidence, ceux qui étaient dans les premiers réseaux de la révolution, ceux du « 6 avril », ceux de « al-Ikhouan kazaboun » (les Frères menteurs) et de tas d’autres mouvements généreux et dynamiques. Du Nord au Sud la pétition demandant le départ de Morsy a circulé comme une traînée de poudre, tant la colère était grande.

Mais qui a fait imprimer la pétition ? Qui a fait le choix que la revendication-phare ne soit plus celle d’élections législatives anticipées, ou d’une autre « constituante »  ? On ne mobilise pas 22 millions de personnes sans qu’il y ait débat sur la stratégie, au moins au niveau des responsables politiques existants. D’ailleurs où sont-t-ils ces responsables et comment se fait-il que, dans une situation économique et sociale aussi désastreuse, ils n’aient aucun programme alternatif à faire entendre ?

Tout se passe comme si on avait soigneusement guidé la colère égyptienne vers cette seule revendication, totalement contradictoire avec la conquête d’un processus démocratique et qui va, au bout du compte, redonner aux Frères de quoi lustrer leur couronne de martyrs alors qu’elle allait tomber aux oubliettes de l’histoire (la chasse aux sorcières a déjà commencé).

Une autre information est absente des analyses éclairées d’aujourd’hui. Des centaines de journées de grève ont eu lieu depuis l’hiver dernier, dans l’industrie textile, dans le delta, dans les faubourgs du Caire pour exiger un salaire minimum, et une loi sur la liberté syndicale qui n’existe toujours pas. L’OIT a classé en juin 2013 l’Egypte sur la liste noire des pays où le droit du travail est bafoué. Jamais l’Egypte n’avaient connu autant de conflits sociaux, et les Frères ont tout fait pour faire taire ce mouvement qui clame toujours le slogan du 25 janvier : « pain, liberté, justice sociale ! ». Mais sont-ils les seuls à vouloir faire taire un mouvement ouvrier qui porte des revendications précises posant de véritables questions politiques ?

Au fait, ils sont où les felouls ? Dans les manifestations anti-Morsy bien sûr.

15 commentaires leave one →
  1. François Pellarin permalink
    20 juillet 2013 10:01

    Merci beaucoup pour cette analyse pure et fidèle à la réalité.C’est la première fois que je vous lis et je ne suis pas déçu.Un grand merci à vous.

  2. 17 juillet 2013 22:53

    Petit bonheur de retrouver un commentaire lucide, fraîcheur de l’analyse hors schémas idéologiquement pré-tracés et rigueur de pensée. on est loin de la closerie des Lilas, du flore ou des doctes analyse de l’IEP.
    Et le peuple qui enfin est visible avec ses tâtonnements et recherches.
    Cela nous manquait pour comprendre.

  3. Le Guen permalink
    10 juillet 2013 11:38

    Merci de reprendre du collier ! Votre analyse toujours fine et mesurée me manquait beaucoup. Au fond de mon cœur je suis bien heureuse du départ (forcé) de Morsi, souhait de beaucoup d’Égyptiens notamment de Louxor où j’ai passé mes vacances de Printemps, mais je sais aussi que le chemin sera long et douloureux mais si seulement nous étions sûrs que c’est une démocratie digne de ce nom qui émergera de ce chaos.

  4. imbert permalink
    6 juillet 2013 15:52

    Je me posais bien cette même question
    Merci pour cette analyse concise,
    Courage au peuple égyptien
    sylvie

  5. 5 juillet 2013 12:12

    Beau papier Sysy.

  6. 4 juillet 2013 23:25

    Merci Sylvie pour cet éclairage salutaire !
    Mais quand même, comment expliquer ce qu’il m’est désagréable de qualifier de « naïveté » des Egyptiens ???
    Et quid des manœuvres des États Unis derrière tout ça ???

    • snony permalink*
      5 juillet 2013 7:48

      C’est vrai qu’ils sont naïfs, surtout parce qu’ils sortent d’un demi-siècle de dictature : ça ne favorise pas la culture politique !
      Mais il n’est pas écrit que les égyptiens baisseront la tête longtemps. Ils ont appris en 2011 à désobéir.Ils ont cru que le 30 juin, c’était la suite de ce mouvement. Ils vont vite comprendre qu’il s’agit d’autre chose.
      Quand aux Etats-Unis, je ne sais pas s’ils ont une véritable politique en Egypte, comme au Moyen-Orient d’ailleurs. On a beaucoup reproché à Morsy ses étroites relations avec eux. Mais ils vont bien sûr très vite s’adapter à la nouvelle situation.

  7. Louise permalink
    4 juillet 2013 22:38

    Merci à Gonzo d’avoir relayé votre article : http://seenthis.net/messages/153430
    Je suis venue ici hier , fort déçue une nouvelle fois de la jachère du blog.
    Merci pour cette analyse.

  8. Claire permalink
    4 juillet 2013 19:36

    Votre blog me manque et j’en suis pas la seule…surtout pour vos analyses toujours avisées.
    Je sens que l’opinion internationale cherche un moyen de justifier ce qui chez nous on n’accepterai pas (au nom de la démocratie), j’espère seulement que ceux qui étaient en première ligne ne se feront pas piéger au choix par l’Armée ou des leaders politiques qui n’ont jamais mouillé la chemise quand l’heure était grave.
    Longue vie à l’Egypte.
    Maman de Marie

  9. Gonzo permalink
    4 juillet 2013 19:29

    Entre deux chaises ? Pas tant que ça m’a-t-il semblé ! Merci de reprendre du service !
    De fait, qui tire les ficelles de ces grandes manifs qui ne s’organisent pas que sur Facebook ! L’amrée larguant des petits drapeaux égyptiens pour les manifs – si c’est vérifié, je ne suis pas sur place, la communication bien huilé (bon article dans al-Akhbar ce jour sur l’utilisation du carton rouge et autres métaphores sportives)… Il ne s’agit pas de brandir le complot, et encore moins de dénier le pouvoir du peuple égyptien à se forger son destin lui-même (quoique jeter aux fers un président élu qui n’a tout de même pas commis de crime, que l’on sache, alors que l’armée comme le dit l’article… et les purges commencent apparemment en ce soir de premier jour du nouveau pouvoir…). Mais, visiblement, il y a quelque chose qui cloche dans ce beau récit qu’on nous vend… (attention coquille en arabe kazzaboun).

    • snony permalink*
      6 juillet 2013 13:56

      Et les combats meurtriers sous l’oeil impassible des policiers et des militaires ne rassurent pas sur leur projet !
      Oui pour kazzaboun, mais c’est l’orthographe que eux utilisent sur leurs pages.

  10. Virginie Lou-Nony permalink
    4 juillet 2013 15:04

    Bravo, bien balancé!

  11. Marina Chifflet permalink
    4 juillet 2013 11:53

    De retour, merci.
    Je ne sais que penser, un peu comme vous, entre deux chaises… mais deux chaises inconfortables: l’armée et les Frères. J’en frissonne. Courage aux Égyptiens.

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  1. Où sont les felouls ? | annie bannie's Weblog

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