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Et la suite ?

2 juin 2012

Le calendrier était pourtant parfaitement préparé. Des élections présidentielles ouvertes, dont la campagne avait achevé de convaincre les égyptiens que, cette fois, rien n’était joué d’avance. Une commission électorale capable d’invalider aussi bien un Abou Ismaël, prêcheur salafiste, que le général Souleyman, à qui Moubarak avait confié le pouvoir à sa démission, le 11 février 2011. Un scrutin de premier tour qui s’était déroulé sans les violences habituelles des hommes de main du précédent régime (ou alors, discrètes). Quelques cas de fraudes tout de même : achats de votes, bulletins écartés, électeurs empêchés de voter dans certains bureaux de vote …

Mais des résultats serrés, malgré tout, pour les trois premiers candidats : Ahmed Chafiq, l’ancien premier ministre, dopé par une campagne des médias officiels pour le « retour à l’ordre » et par le soutien officiel (et néanmoins scandaleux) de l’Église copte. Le candidat des Frères musulmans, Mohammed Morsy, peu charismatique mais soutenu par toutes les organisations de la confrérie, qui a toutefois divisé par deux le score de l’organisation aux législatives. Et Hamdine Sabahy, un troisième homme qui a malheureusement mis du temps à apparaître, tant les partis et organisations progressistes ont eu du mal à se positionner et se rassembler. Hamdine a cependant révélé, comme l’analyse Pierre Puchot sur Médiapart, l’existence d’une véritable troisième voie en Égypte, démocrate et attachée aux idéaux de justice sociale de la révolution.

Le vent a commencé à tourner peu après la proclamation des résultats. Le 28 mai, les recours des différents candidats dont Sabahy venaient d’être déboutés, sans plus d’examen, par la commission électorale. Et quelques centaines d’égyptiens (photo ci-contre) « découvraient » semble-t-il la farce du deuxième tour : le choix entre un feloul et un confrériste… Les slogans étaient confus, sauf contre la perspective de Chafiq au pouvoir. Un jeune à qui je demande pourquoi il manifeste alors que des élections viennent d’avoir lieu, me répond « Chafiq est un feloul ». J’enchaîne, « oui, mais il ne l’est pas depuis hier, qu’as-tu fais pendant la campagne ? »… « j’étais chez moi, je faisais confiance à mon parti (il me sort sa carte du Wafd), mais les partis n’ont pas réussi à s’entendre ». Le fait est que les égyptiens ont voulu de toutes leurs forces croire au scénario du Scaf : une élection présidentielle présentée comme un aboutissement de la révolution, avec 13 candidats au choix. Des déclarations rassurantes sur leur départ du pouvoir dès la fin juin. Même s’il est évident que toutes les issues du vote étaient encadrées, jusqu’aux pouvoirs même de ce futur président qui ne sont toujours pas connus, faute de constitution. Jusqu’aux accords avec les Frères qui continuent de jouer un double jeu permanent en manipulant un discours « révolutionnaire » tout en passant des accords avec l’armée.

Le lendemain, mardi 29, un meeting improvisé rassemble, tard dans la nuit, des centaines de personnes dans le hall du syndicat des journalistes. Une campagne est lancée, par des militants d’ONG, des jeunes des mouvements issus de la révolution pour boycotter le deuxième tour. « Boycottons… Non au pouvoir militaire et à ses élections », annonce leur tract qui invite « à refuser le jeu burlesque de ce deuxième tour » fabriqué selon eux, par l’armée. Si les arguments, portant sur le déroulé et le contenu de la campagne des deux candidats retenus, sont convaincants, je sors de l’assemblée en me disant que le peuple égyptien sera sûrement loin de partager une telle position. Depuis deux jours, une autre campagne a été lancée sur le net pour aller voter, tout en inscrivant sur le bulletin « la révolution continue », les militants des deux campagnes doivent se réunir sous peu pour trancher.

Aujourd’hui, les dernières naïvetés sont tombées. Le jugement de ce matin qui a condamné Mubarak et son sinistre ministre de l’intérieur Adly à 25 ans de prison, soulève déjà débat, notamment pour ceux qui attendaient la peine de mort, pas forcément par goût sanguinaire mais parce qu’ils sont persuadés qu’une nouvelle étape juridique les sortira du trou (doré) où ils sont pour l’instant. De plus, la relaxe des six principaux responsables de forces intérieures et de la police est une véritable injure à tous les jeunes qui sont morts sous leurs balles, ou sous leur torture, pour défendre la révolution. La « sécurité centrale » (al-marqazy), nouvelle forme de la « sécurité d’état » (amn al-dawla) n’a pas été restructurée malgré les demandes des députés de la nouvelle assemblée nationale. Elle va donc retrouver ses chefs, dont le tristement célèbre Ramzi, honni par tous les militants.

Tous les signes sont là pour confirmer – y compris à ceux qui ne voulaient pas le savoir – la reprise en main totale  du pays par les tenants de l’ancien régime. Et c’est bien ce que la foule, très dense cet après-midi sur la place Tahrir, s’époumone à refuser  : « A bas le pouvoir militaire, à bas l’ancien régime ! », accusant le juge Refaat d’être la marionnette de l’armée. Les familles des martyrs sont au centre de la manifestation et les portraits ou les tombes réactivent le sentiment d’injustice. Peu de barbus cette fois, alors que ces derniers occupent les lieux depuis des mois. Ce sont les jeunes hommes et femmes de la révolution qui se sont retrouvés aujourd’hui.

Lorsque je pars à la nuit tombante, Hamdine Sabahy arrive sur la place, porté en triomphe par la foule. Il a annoncé il y a quelques jours son refus d’appeler à voter pour l’un ou pour l’autre des candidats en lice, et la création d’une nouvelle force, se proposant de rassembler l’archipel des mouvements et partis qui se sont constitués depuis la révolution. Une urgence politique pour l’Égypte qui de toutes façons, ne peut pas durablement être dirigée ni par un Frère, ni par un Moubarak-bis…. sauf à rétablir la loi d’urgence abolie avant-hier, et tout l’appareil répressif qui l’accompagnait. Mais même ainsi, Morsy ou Chafiq ne pourront pas inverser totalement l’histoire. Le fait qu’ils s’arrachent de façon hypocrite l’image de la révolution (sans aucune de ses exigences), dans leurs arguments de campagne, est une reconnaissance de la puissance du mouvement qu’elle représente encore.

Le plan B de Tantawi risque fort de devenir un naufrage. Mais ceux qui ont pris le risque de discréditer les solutions juridiques, pacifiques et politiques ont-ils bien réfléchi à la suite ?

 

 

 

One Comment leave one →
  1. 3 juin 2012 15:19

    Merci , vos articles nous manquaient, votre vision permet toujours de garder en perspective la lumière au fond du tunnel……..il faut donner du temps au temps. Courage aux égyptiens

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