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Les feux de la lutte (épisode 1)

13 mars 2012

Comme dans les Feux de l’amour, commençons par un résumé des épisodes précédents.

Contrairement à ce que laisse entendre ce pochoir que j’avais déjà mis en ligne sans commentaire, (« Ouvriers d’Egypte, vous êtes où ? »), les salariés d’Égypte sont engagés dans la révolution depuis bien avant son « premier jour ». Le développement des luttes sociales dans les dernières années de la dictature  est tel qu’il semble difficile d’écrire l’histoire de la révolution du 25 janvier sans intégrer cette analyse (voir les précieux travaux de Marie Duboc sur l’histoire de cette contestation sociale depuis 2004).

Les ouvriers des entreprises du textile à Mahalla en sont l’exemple le plus connu, eux qui ont entamé une grève très dure deux jours avant la chute de Moubarak, et ont repris peu après jusqu’au 20 février, pour finir par obtenir une hausse de 25% de leurs salaires. Mais cette ville symbole  (je l’avais rebaptisée dans un papier de l’époque le « Billancourt égyptien« ), avait été la première à « faire tomber Moubarak » en 2008, même si ce n’était que de façon symbolique ( voir cet ancien film ici et ce nouveau là), à un moment où la dictature semblait aussi immuable que les pyramides .

Un autre symbole de l’ancien régime était tombé en décembre 2007 de façon spectaculaire mais peu remarquée : les employés du Ministère des Finances – section taxes foncières avaient récusé le syndicat unique de la branche (affilié à l’officielle ETUF[1]). Ils avaient occupé jour et nuit la rue Hegazy, pendant deux semaines, tout en menant une grève très dure, dont j’avais raconté le début, le milieu, et la victoire finale sur ce blog puisque la fenêtre de ma chambre de l’époque donnait sur cette rue.

Galvanisés par l’entêtement de leur responsable, Kamal Abou-Eita, (nombreux articles ici) ces fonctionnaires avaient obtenu des augmentations de salaires significatives et la reconnaissance de fait (mais non légalisée) de leur organisation syndicale indépendante, affrontant avec beaucoup de courage une sécurité de l’état dont la tendresse est légendaire.

J’ai retrouvé Abou-Eita et ses camarades (hommes et femmes) dès les premiers jours de la révolution. Ils étaient aussi présents sur la place Tahrir le 1er mai 2011, et arboraient pour la première fois publiquement, avec d’autres syndicats fraîchement crées, le logo de l’EFITU[2] (ittihâd al-masry lilniqâbât al-mustaqilat), un logo que déclinaient pancartes et tee-shirt (ci-dessus). La première revendication de la fédération portait sur le salaire minimum à 1500 L.E.. La loi de finances adoptée au printemps 2011 a fixé ce Smig à 700 L.E. (moins de 100 €), et les décrets d’application pour les différentes branches ne semblent toujours pas parus. D’où la colère et les grandes manifestations du 8 juillet dernier et d’autres cet automne.

Depuis, conducteurs de bus (notamment dans la grande grève qu’ils ont mené en septembre), postiers, travailleurs du cuir, techniciens des hôpitaux et enseignants (dont j’ai parlé plus en détail ici) etc… se sont organisés. Mais, là encore, les relations entre ces syndicalistes ne datent pas de la révolution. Le Centre d’aides aux travailleurs et aux syndicats (dâr al-khadimât al-niqâbiya wa al-‘oummâliya, CTWS), dirigé par Kamal Abbas, œuvre pour la liberté syndicale depuis 1990. C’est cette organisation qui signe (le 1er mai)  la banderole rouge de gauche (« Ensembles pour construire nos syndicats indépendants, ensembles pour construire l’Egypte »). Et on voit clairement que celle de L’EFITU à droite, qui réclame la suppression de la loi criminalisant les rassemblements (et les grèves), sort de la même fabrique.

Les syndicats ont alors poussé comme des champignons. Le ministre du travail du gouvernement d’Essam Charaf, l’avocat Ahmed El-Boraï, a rendu public le 27 mars 2011 un projet de loi autorisant la création de syndicats indépendants, afin de mettre Égypte aux normes de l’OIT. Cette exigence était aussi présente dans la déclaration constitutionnelle du Scaf, il faut le reconnaître, mais elle n’est jamais devenue une loi, ce qui n’a pas empêché El-Boraï d’autoriser de nombreuses créations.

Entre temps l’ancienne fédération ETUF, totalement corrompue et liée à l’ancien régime, a relevé la tête, en dépit des poursuites dont quelques uns de ses responsables ont fait l’objet (corruption, organisation de la « bataille des chameaux » sur la place Tahrir, les fraudes électorales auparavant …). Forte de nombreux sièges, d’une banque, et d’une organisation qui ne semble pas avoir été démantelée -malgré les décisions de justice- elle s’est beaucoup mobilisée contre les décisions d’El-Boraï (voir article en français ici). Elle a surtout repris du poil de la bête depuis l’installation du gouvernement Ganzouri, nettement plus proche de l’ancien régime (c’est un euphémisme), en décembre 2011 et la loi n°35 du code du travail imposant le syndicat unique n’est toujours pas abolie.

Kamel Abbas vient d’être condamné à 6 mois de prison pour avoir interrompu et critiqué un dirigeant du syndicat officiel pendant son discours au congrès de l’OIT en tant que “fonctionnaire d’Etat”. Il a fait appel (suspensif). Abou-Eita, l’homme à la casquette ci-contre, a quitté la direction de l’EFITU car il vient d’être élu député (eh oui, on ne vous l’avait pas dit, il y a quelques députés dont l’engagement n’est pas une fausse barbe) ; il a été remplacé par Hani Said Ahmed.

L’épisode

J’ai rencontré Mohamed Abdel Rahman chez Groppy, il y a quinze jours. Mohamed travaille depuis quatorze ans dans la filiale égyptienne de Schlumberger où il a occupé différents postes à responsabilités. Il a appris le 11 mai 2011 son licenciement. Motif officiel : avoir tchaté sur le net au travail et avoir tenté de sortir un CD de données (il a un ordinateur professionnel dans lequel il y a des tas de données et nul besoin de faire un CD). Mohamed ne veut pas batailler sur ces motifs ridicules car il a étudié la législation : « Même si ces deux accusations étaient vraies, cela justifierait une procédure de licenciement qui, au regard de la loi égyptienne (loi n°12 de 2003), doit passer par un juge ». Elles ne le sont pas et aucune procédure légale n’a été respectée par cette entreprise multinationale qui se targue sur son site d’avoir adopté un « code éthique ».

Mohamed sait que la véritable raison de son licenciement c’est sa responsabilité de Secrétaire Général du syndicat indépendant de Schlumberger-Egypte, affilié à l’EFITU. Trois autres responsables du syndicat ont été licenciés de la même façon dans les deux mois qui ont suivi  : le  3 juillet Mohamed Essam, président du syndicat, le 7 juillet Ayman Abdel Monem, assistant du secrétaire général et le 12 juillet Hossam Al-Deen Mostafa, membre du syndicat. Depuis, les quatre militants ont entamé une procédure judiciaire le 7 septembre contre la Compagnie, un fait rarissime en Égypte et unique dans l’histoire de l’entreprise.

Mohamed et ses camarades ont crée leur syndicat lorsque El-Boraï a rendu public son projet de loi, et pour s’opposer aux pratiques de l’ancien syndicat, qui consistaient à étouffer tout mouvement de protestation. Mohamed garde un souvenir amer d’octobre 2010, lorsque la société a annoncé un plan de licenciement visant 15% du personnel, « le syndicat nous a dit : On n’y peut rien, et la compagnie vous donne déjà deux mois d’indemnité, prenez-les, vous n’obtiendrez jamais autant en justice !».

Mohamed et ses camarades sont sûrs de leur bon droit, et supportent en serrant les dents les nombreux reports du procès (ils en sont au 4ème) dus à l’engorgement des tribunaux en Égypte. Après des mois de solitude, sans aucune médiatisation, – et dans une situation financière très difficile -, ils ont retrouvé le sourire en apprenant les initiatives de solidarité à leur égard en France. L’association Egypte-Solidarité (page Facebook là) a organisé à Paris avec « Solidaire » et quelques autres un rassemblement le 19 février dernier, devant le siège de la compagnie. Le PDG de Schlumberger-France rencontré à cette occasion semblait embarrassé mais promet de suivre l’affaire.

Nous aussi mais comme dans les Feux de l’amour, il faudra attendre le prochain épisode. Les snony’s productions (pas de copyright) ont l’épisode 2 sous presse.


[1] Egyptian Trade Union Federation

[2] Egyptian Federation of Independent Trade-Unions http://www.efitu.com/

2 commentaires leave one →
  1. 14 mars 2012 8:17

    A ton avis, combien de temps pour que les Frères montrent qu’ils sont les fidèles héritiers de l’ancien pouvoir ? Même question en moins, cynique : les Frères peuvent-ils prendre le risque politique de taper sur cette opposition-là ? Merci infiniment pour ce billet (et les autres)

    • snony permalink*
      14 mars 2012 9:52

      Bonjour Yves
      Je préfère la deuxième version… les Frères ont beaucoup combattu contre l’ancien régime pour la liberté de rassemblement, pour obtenir des responsabilités syndicales, et l’ont parfois payé très cher. Les voyous qui dirigent l’ETUF sont prêts à tout, (voir le coup des chameaux sur Tahrir) ; ils le savent et il n’y a pas d’alliance possible de ce côté. En revanche, quelle conception du syndicalisme vont-ils essayer de mettre en avant ? C’est une grande question. Mohamed et Essam (deux ex-Schlumberger) avec qui j’en discutais la semaine dernière, sont persuadés à la fois qu’ils vont être entendus aujourd’hui, mais que l’idée du syndicat unique version Frères va refaire surface. Dans le même temps, parmi les militants du syndicat indépendant des enseignants que j’ai rencontrés, il y a de nombreux membres des Frères qui désobéissent au « Guide » chaque fois qu’ils font grève et le revendiquent. Le projet politique des Frères est clairement un projet de droite, voire de droite ultra (comme on en connaît en Europe). Mais ils ne sont pas – pour l’instant- dans l’immense machine de la corruption qui va des felouls aux Scaf en passant par l’ETUF et le gouvernement Ganzouri. Et ils doivent faire avec une société en ébullition permanente… Il va leur falloir mettre l’intelligence au pouvoir, ce qui n’est pas, c’est vrai, la spécialité de quelques uns des dirigeants actuels de la Confrérie. Mais d’autres comme al-Katatny actuel président de l’assemblée, semblent nettement plus pragmatiques et efficaces. Il va leur falloir aussi trouver un cap politique, car aujourd’hui, ce qui fait la Une (depuis l’affaire des ONG américaines) c’est plutôt leur côté « girouette ».

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