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Le scénario du chaos

3 février 2012

Impossible d’écrire sur ce blog sans saluer celle qui en fut la plus fidèle commentatrice. Il y a huit jours exactement, Josiane écrivait en bas du récit de la journée du 25 janvier « Moi malheureusement c’est devant la télé que j’ai vécu cette journée , sortie la veille de l’hôpital ( la vésicule bilière en moins ). Continue de raconter ». Quelques heures plus tard, Josiane nous a tiré sa révérence, nous laissant tous orphelins.

Le dernier post sur  ballade égyptienne titre sur le 25 janvier, tout un symbole pour cette amoureuse de la révolution égyptienne, de l’Egypte en général, « celle que les touristes ne voient pas » m’écrit François,  en précisant « celle qu’elle a tant photographiée : la peine des femmes accablées de travaux, le sourire des vendeurs ambulants, la malice des enfants des rues ». Oui, Josiane c’était bien « l’anti-expat », l’expression est encore de François. Rien de la condescendance qu’ont trop souvent ceux qui se penchent « à l’occasion », sur la misère du monde. Une profonde solidarité avec tous ceux qu’elle voyait souffrir et à côté de qui elle vivait. Une rebellion infatigable contre l’injustice et l’arrogance.

A Reda avec qui elle avait reconstruit sa vie ici il y a dix sept ans, à ses cinq enfants : nous sommes nombreux à partager votre tristesse.

Bien difficile de dire ce qui s’est vraiment passé à Port Saïd mercredi soir. On a beau repasser les images, comme ce portfolio d’al-Ahram, les zones d’ombre sont immenses. De toutes façons, ce n’est presque plus le problème car une autre histoire est en train de se jouer ici. Alors que les plus de soixante-dix victimes sont à peine inhumées, il semble que le pays entier n’attendait que ce déclic pour exploser. Jeudi soir des dizaines de milliers de jeunes se sont répandus dans les rues, tout autour du Ministère de l’Intérieur. Des combats aux gaz lacrymogènes ont démarré vers 19h. A 20h, l’hôpital de campagne sur la place (mosquée Makram) lançait son premier appel aux médecins volontaires, puis à 21h pour des médicaments (ventoline, gaze, bétadine…). On annonce ce matin plus de 600 blessés, et deux morts à Suez.

les drapeaux des Zamalek et des Ahly mêlés aux drapeaux de la place

« Comment sais-tu ce qui s’est passé ? ».  Toute la journée de jeudi j’ai questionné, les jeunes qui manifestaient dès le matin sur Talaat Harb, les commerçants et les passants dont les conversations étaient de toute évidence, plus animées que d’habitude, les femmes qui défilaient l’après-midi. « Premièrement, me dit mon épicier, il y avait deux absents notoires à ce match : le président du gouvernorat, et le chef de la sécurité » alors qu’ils assistent toujours aux matchs. « Deuxièmement, on a vu à la TV, les policiers qui ouvraient la porte aux voyous pour qu’ils rentrent dans le stade ». De toute la journée je n’ai pas rencontré une seule personne qui doute de la réponse à la question : « qui est entré sur le stade pour attaquer les Ahly ? »… « Des felouls ! ». Dans la nuit déjà, des jeunes du 6 avril écrivaient sur Facebook : l’armée a voulu provoquer le chaos pour détourner l’attention de la révolution et des manifestations spontanées se formaient dans les rues du centre ville, à 3h ou 4h du matin !

Le fait est qu’hier soir, anniversaire de la « bataille des chameaux », les jeunes de Kazeboon avaient prévu de projeter sur la place Tahrir les films de l’attaque des manifestants par les nervis à la solde du PND, il y a tout juste un an. La projection a été annulée, si on peut dire, par une séance de cinéma vérité dans la rue d’à côté. En quelques minutes, sur le coup de 19h, la température est montée d’un cran (voir video) : des cris, des motos qui ramènent des blessés de la rue Falaky, d’autres motos qui partent au front en sens inverse, un hôpital de campagne s’organise… Un scénario qui ressemble aux heures noires de décembre, rue M. Mahmud.

Nous étions à Bab el-Luq, après avoir contourné le barrage sur Qasr el-Einy, le barrage sur la rue Falaky, celui sur la rue Majlis al-Sh’ab, celui de Lazurly, celui sur la rue Mansour, celui de Cheikh al-Rihan, celui de la rue Mohamed Mahmud… A chaque barrage, des rouleaux de barbelés. Derrière les barbelés, « protégeant » le Ministère de l’Intérieur, des markazy (sûreté centrale). Devant les barbelés, des centaines, voire des milliers de jeunes, pacifistes, venus parfois au son d’un roulement de tambour (comme sur cette vidéo) mais dont les slogans étaient sans équivoque « La peine capitale pour le maréchal », »Tantawi, c’est Mubarak », « Le responsable (de Port Saïd) c’est le Conseil (suprême) », « A bas, à bas le pouvoir militaire », et enfin al-dakhilya baltaguya (l’Intérieur, ce sont des voyous).

Le divorce entre le peuple et l’armée (celui avec la police est consommé depuis un an) est nettement perceptible depuis le 25. Mais jeudi soir, il a  explosé comme une énorme boule de haine accumulée. Déjà la nuit précédente, alors que le train des supporters du Caire arrivait en gare Ramses, ramenant les blessés, un impressionnant rassemblement s’était formé (vidéo ici) , à 3h du matin. C’est que les victimes ne sont pas n’importe qui : ce sont les supporters des deux grands clubs du Caire, dont les fameux Ultras (altrass en égyptien). Ils ont apportés leur soutien musclé aux révolutionnaires aux pires heures de l’an dernier. Ils étaient encore là mardi soir lorsque des affrontements ont eu lieu du côté de l’assemblée nationale. Leur cortège arrivé sur Tahrir vers 16h aujourd’hui, encadrait une manifestation de femmes dont les slogans condamnaient sans appel le Maréchal et son Scaf.

Comment les tireurs de ficelle qui fabriquent depuis plusieurs mois ces scénarios de l’horreur (attaques de voyous préméditées, passivité organisée des forces de l’ordre, répression féroce après coup) ont-ils pu manquer à ce point de psychologie en s’attaquant à l’identité du pays, son équipe de foot ? A cette question des jeunes présents sur les lieux témoignent : « les attaquants ne tapaient pas sur n’importe quel supporter : ils avaient des victimes bien désignées ». On aurait donc voulu, en terrain extérieur, faire leur peau à quelques uns de ces Ultras ? … Mais avait-on prévu un tel dérapage ?

Les dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté à travers la ville hier, et qui appellent au million pour aujourd’hui, n’ont, de leur côté, aucun doute sur l’origine du chaos.

13 commentaires leave one →
  1. 8 février 2012 16:15

    Sans connaître Josiane j’avais évidemment croisé ses pas dans la blogsphère des amoureux de l’Égypte. La proximité virtuelle définit souvent une communauté affective bien réelle.
    Et j’avais donc noté son commentaire du 25 janvier, touché de l’imaginer, malgré les circonstances, le regard toujours tourné vers Tahrir.
    « Continue », écrivait-elle. Les mots sont des liens porteurs de souvenir. Affectueusement,
    Frédéric.

  2. Marie Girod permalink
    7 février 2012 6:38

    Tes mots pour Josiane et Reda sont magnifiques.

    En ce qui concerne le divorce entre le peuple et le Scaf / armée, tu as raison, il est de plus en plus perceptible, mais l’on se demande quelles horreurs il leur faudra encore perpétrer afin de convaincre tout le monde de leurs mauvaises volontés. Le massacre du stade de Port Said semble avoir laissé plus de tristesse que de colère A première vue, il n’y a pas de soulèvement massif. Je ne juge pas la réaction des gens, je m’impatiente. Le désordre est semé petit à petit et épuise les gens. Rester chez soi n’est pas une solution, croire en le Scaf qui reformerait le MOI n’est pas une lueur d’espoir. Trop de gens doutent encore que les « papas » qui dirigent le pays tirent vraiment à balles réelles sur leurs « fils », tandis que ces derniers et d’autres appellent à la désobeissance civile… pourvu qu’ils soient entendus !

  3. bsaouter permalink
    5 février 2012 15:24

    Pour moi aussi, le choc en lisant ces pages. Josiane était une de ces personnes qui savent ce que veut dire « dialogue culturel », même si elle ne s’exprimait pas comme ceux qui n’ont que le mot à la bouche, sans comprendre, comme elle, que pour dialoguer, il faut déjà reconnaître en l’autre l’égalité en droit et en dignité. Moi qui faisait partie de ces « expats », elle m’avait adoptée, m’avait fait découvrir la mouloukheya au lapin dans un de ces petits restaus du centre. Je lui serai toujours reconnaissante de sa franchise, de son intransigeance devant l’inacceptable, de sa fierté de témoigner par ses superbes photos.
    Josiane, je pensais te revoir en avril, lors de mon prochain passage au Caire ou à Louxor. Tu seras présente dans mon coeur quand j’entrerai dans la vallée des Reines.

  4. Anahita permalink
    4 février 2012 19:46

    Merci pour l’attention portée à ma mamie. Comme vous le savez elle aimait plus que tout son pays d’adoption, son pharaon et toutes les personnes qu’elle a pu croiser durant ses 20 ans de résidence égyptienne. Elle nous manque à tous et toutes…

    Mille mercis pour vos messages.

    Anahita (petite fille de Josiane)

  5. snony permalink*
    4 février 2012 13:19

    A l’intersection de la rue Tahrir et de la rue Mansour, vendredi après-midi
    http://dai.ly/weS0S6

  6. COMBES Marie-Christine permalink
    4 février 2012 11:36

    Merci pour tout ce que vous faites, j’ai eu connaissance de vos travaux par mon fils Manuel et depuis je vous lis très régulièrement avec beaucoup d’attention. C’est réellement réconfortant de voir qu’il existe de gens comme vous. Merci encore.

  7. 4 février 2012 11:01

    ceci est mon 1er commentaire sur ce blog que je lis régulièrement et apprécie énormément pour sa vision , sa lecture me redonne toujours de l’optimisme. Je vous ai connu par l’intermédiaire de Josiane une amie, je la connais depuis son arrivée en Egypte puisque j’y vivais aussi. Cette dernière année nous nous sommes revu au Caire et en France (Grenoble en décembre) animées par les mêmes préoccupations
    Josiane était une vraie militante celle qui reste intègre;
    Merci à ce blog de créer la place pour lui rendre un hommage si mérité
    Toutes mes pensées à Reda et à ses enfants
    sylvie Imbert

  8. mag permalink
    3 février 2012 21:08

    merde alors!!!je ne la connaissais pas ,mais je partageais tellement de choses avec elle!!!
    Elle qui savait si bien « croquer » les gens et la vie…Ellle ne verra pas ,et ne ns racontera pas l’epilogue de cette triste revolution
    nous comptons sur toi Snony
    condoleances a sa famille et a ses proches

    • snony permalink*
      3 février 2012 21:10

      Merci de compter sur moi mais cette révolution est tout sauf triste. Dramatique parfois, mais avec un espoir et une énergie qu’on aimerait bien voir en France.

  9. 3 février 2012 16:04

    Selon les médias français, ce sont les jeunes, en pointe dans la lutte du début de la Révolution, qui sont responsables des « événements » de Port Saïd…

    • snony permalink*
      3 février 2012 21:14

      Ah ben ça, il faut le faire ! Les 75 jeunes qui ont été tués ont entre 14 et 20 ans. Ils sont supporters du club Ahly et pour une partie d’entre eux ont participé à la révolution. Ils ont été massacrés par des voyous complices avec la police, cela semble assez nettement établi. La seule interrogation c’est jusqu’où faut-il remonter la hiérarchie policière et militaire.

  10. François permalink
    3 février 2012 11:56

    Oui Snony, Josiane, la généreuse, restera toujours dans nos coeurs.
    Merci de continuer à nous raconter ce qui fait écho sur les bords de Seine : http://www.france24.com/en/20120202-debate-Egypt-football-disaster

  11. Ludo permalink
    3 février 2012 11:10

    Merde, j’apprends par toi le décès de Josiane, sale journée vraiment.
    Elle aurait tant aimé voir le révolution prendre le bon tournant.
    On n’avait jamais trouvé l’occasion de se rencontrer au Caire, je le regrette vraiment.
    Restent ses photos, le témoin de son amour de ce pays et surtout de ses habitants.
    Toutes mes pensées à Reda son pharaon, et à ses enfants.

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