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Le Caire et ses murs

28 décembre 2011
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Il ne s’agit pas d’un reportage sur les remparts fatimides mais de quelques images prises lors d’un petit tour de centre ville datant du 23 décembre. Il faut dire que le paysage urbain a subi de sérieuses modifications.

La rue Mohamed Mahmud où se sont déroulés les violents combats entre le 19 et le 22 novembre, est fermée par un monumental mur. L’objectif déclaré de cette construction était de protéger le Ministère de l’Intérieur, qui est pourtant à plusieurs rues de là. En lettres rouges, sur les énormes blocs que viennent observer des jeunes en promenade dans cette artère qui ne mène plus nulle part : « La liberté viendra, c’est sûr ».

Ce sont 31 morts et près de 300 blessés qui ont été recensés par le Ministère de la Santé pour ces quatre jours. Sans compter tous ceux qui ont évité de séjourner dans les hôpitaux de peur de s’y faire arrêter. Les graffitis de la rue rappellent la nature des blessures : un nombre effrayant de jeunes ont perdu un œil, et beaucoup d’autres ont été empoisonnés par les gaz employés par les forces de l’ordre.

La papeterie Abu l-Naga (spéciale dédicace) est un des rares commerces ouverts, et c’est comme un rayon de soleil au milieu de ce champ de bataille, car beaucoup de devantures sont détruites. Les clients potentiels dans une rue aussi sinistrée se comptent, de toutes façons, sur les doigts d’une main.

La rue perpendiculaire (Youssef el-Jundy), qui longe le mur arrière de l’Université Américaine, a aussi été fermée à l’aide de gros moellons. Les habitants du quartier contournent comme ils peuvent. Les enfants regardent à travers les trous le no-man’s land qui se trouve derrière, surveillé par quelques soldats.

La rue Qasr el-Einy, théâtre des affrontements au cours desquels l’armée a déployé une violence inouïe contre les manifestants/tes, a été la première bouclée de cette façon par l’armée, inaugurant une modalité de gestion des conflits qui donne lieu à de nombreuses blagues au Caire sur le mode : « si l’armée se reconvertit dans la construction, le peuple égyptien va enfin pouvoir respirer ». Une photo panoramique  sur le net, permet un 360° à l’arrière de ce mur tel qu’il était le 18 décembre.

Outre l’avenue elle-même, (photo ci-contre) c’est l’entrée de l’Assemblée Nationale qui a été ainsi obstruée, ce qui, en pleine période électorale, constitue tout de même un symbole fort (photo ci-dessous).

Quatre murs, aussi imposants soient-ils, suffiront-ils à contenir la colère qui monte ? Le résultat le plus évident des derniers affrontements est bel et bien la fin de l’état de grâce entre le peuple égyptien et son armée. La victoire en justice de Samira Ibrahim contre la pratique du viol par l’armée (pudiquement nommé « test de virginité »), la libération du blogueur Alaa Abd-el-Fattah ne font que renforcer la légitimité de cette colère.

Les manifestations qui se préparent depuis un mois déjà, pour le 25 janvier 2012 promettent une forte mobilisation. Un an après, la détermination des jeunes semble intacte ; ce qui a sérieusement faibli, c’est leur naïveté. La question des stratégies à long terme pour venir effectivement à bout de l’ancien régime que l’armée incarne désormais, est donc à l’ordre du jour ; c’est une sérieuse avancée.

Une recommandation pour les fêtes : acheter le Diplo de janvier où se trouve (entre autres) un excellent article de François Pradal sur les élections à Suez, avec une minutieuse enquête de terrain qui bouscule plus d’une idée reçue, et permet d’approcher la complexité de la situation. Cet article est d’autant plus précieux que les étalages des libraires et des kiosques en France sont remplis d’ouvrages médiocres et hâtivement bouclés depuis le printemps dernier pour occuper « le créneau commercial » des révolutions arabes.

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6 commentaires leave one →
  1. DESSY permalink
    30 décembre 2011 3:25

    Il fût un temps où les Egyptiens construisaient pour l’éternité ….. espérons que ce sera encore le cas cette fois-ci. Il serait urgent pour ce peuple hospitalier de pouvoir décider librement de qui doit diriger le pays…..La liberté est le bien le plus précieux…il faut la respecter.

  2. cdrhum permalink
    29 décembre 2011 12:48

    Bonjour !
    J’ai lu cette « Tribune Libre » dans l’Humanité du 27 décembre :http://www.humanite.fr/monde/l%E2%80%99armee-et-les-freres-musulmans-ont-des-interets-communs-486618
     » La démocratie naîtra-t-elle alors que les élections législatives se poursuivent en Égypte ?
    L’armée et les Frères musulmans ont des intérêts communs

    Par Jean-François Galletout, Président de l’association Orient Méditerranée Inter Perspectives (OMIP). »

    Alors que se tiennent les premières élections sincères en Égypte, le temps est venu de regarder la société égyptienne telle qu’elle est et non telle que l’Occident voudrait qu’elle soit. Les néo-orientalistes, certains intellectuels égyptiens francophones et francophiles, les diplomates retranchés dans leurs ambassades et leurs limousines, les envoyés spéciaux pressés, nous donnent une fausse image du pays des pyramides aujourd’hui.

    L’armée, institution respectée en Égypte depuis 1952, a évité au pays une guerre civile. Comme son homologue tunisienne, elle a pris le parti du peuple. Depuis Gamal Abdel Nasser et jusqu’à la mort de Anouar Al Sadate, l’armée dirigeait le pays aux côtés d’une administration tentaculaire génératrice d’emplois dans un pays marqué par une démographie galopante. Hosni Moubarak, général d’aviation et vice-président de Sadate, n’a eu de cesse, dès son accession au pouvoir, en 1981, d’affaiblir l’institution dont il était lui-même issu, par peur de ne pouvoir la contrôler. En donnant tous les pouvoirs au ministère de l’Intérieur – qui emploiera jusqu’à plus d’un million de personnes ! – et aux services spéciaux, les biens connus « moukhabarat », il souscrivait une assurance-vie alors que le spectre de l’assassinat de son prédécesseur hantait son esprit.

    Exit donc l’armée au profit de ce nouvel appareil sécuritaire et, en même temps, apparition de cette clique d’hommes d’affaires sans scrupule qui, ayant fait leurs classes sous Sadate après plus de vingt ans d’économie dirigée, ont mis le pays en coupe réglée dès le début des années 1990. D’aucuns y voient une analogie avec l’Iran de la fin du Shah et l’arrivée au pouvoir de Khomeyni : une minorité très éduquée et riche avait volé le pays au peuple.

    En Égypte, depuis trente ans, jour après jour, l’armée perdait un peu plus de son pouvoir jusqu’à l’humiliation. Les officiers supérieurs de la génération du maréchal Tantaoui, pour la plupart formés en URSS, conservent une idée du service de la patrie qui s’accorde assez mal avec le capitalisme sauvage, la corruption et le racket de l’ère Moubarak.

    En même temps, les Frères musulmans, mouvement créé en 1928, alliés des militaires lors du coup d’État de 1952 et de la révolution qui a suivi (le général Neguib et Anouar Al Sadate étaient eux-mêmes membres de la confrérie) se trouvaient harcelés par le régime. Ils ont été tout à tour tolérés puis chassés, amadoués et poursuivis, jamais Moubarak n’a joué franc-jeu avec les Frères pourtant constitués en parti politique et ayant officiellement renoncé à l’action violente. Jamais ils ne purent trouver leur place dans la vie publique égyptienne.

    Cela entraîna naturellement la radicalisation d’une minorité qui s’organisa pour constituer un mouvement salafiste clandestin, adepte d’un islam supposé être celui pratiqué par les ancêtres (salaf en arabe). Celui-là même qui se présente aux élections aujourd’hui. C’est donc le pouvoir en place qui a donné naissance aux partisans de l’islam radical, comme partout ailleurs dans le monde. À l’aube des événements de janvier 2011, l’Égypte se retrouve donc avec deux puissances ostracisées par le régime trentenaire d’Hosni Moubarak : l’armée et les mouvements religieux, qui avaient tous deux de bonnes raisons, certes différentes, de tout mettre en œuvre pour le chasser du pouvoir à la première occasion.

    L’agitation, la mobilisation, facilitée par des moyens de communications, surveillés mais libres, puis le soulèvement massif – mais relatif au regard d’une population de plus de 80 millions d’habitants – furent-ils aussi spontanés qu’on les a présentés ? L’armée et les Frères y virent-ils une opportunité à saisir ? Les provoquèrent-ils, pour, les uns reprendre le pouvoir perdu, les autres exister enfin sur la scène politique égyptienne ?

    À l’aune des résultats partiels des élections législatives en cours, cette alliance objective porte ses fruits. Les Frères musulmans s’affirment comme la première force politique égyptienne, surprise elle-même par le poids de son extrême droite salafiste. L’armée, organisatrice de ces élections, en sort confortée comme garante de l’intégrité, de la sécurité du pays et de son peuple. Ce duo, déjà vu dans d’autres « révolutions », au Soudan par exemple, semble convenir aux chancelleries et aux voisins de l’Égypte. Israël doit quant à lui être rassuré par la présence en toile de fond de l’armée égyptienne.

    Ce nouveau paysage politique laisse un goût amer uniquement à ceux qui rêvent l’Égypte et ne la connaissent pas. Le peuple égyptien, multimillénaire, hospitalier, pétri d’humour et de bon sens, qui vient de se déterminer par les urnes, n’est pas la minorité des « connectés » vus et revus dans les médias. Le peuple égyptien continue de souffrir, de trimer pour le pain, un peu d’éducation pour ses enfants, et pour accéder à un système de santé des plus inégalitaires. Ses besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits.

    Il désire surtout, comme tous les peuples esclaves de « l’hypercapitalisme », changer de modèle de société. Au-delà des convictions et des pratiques religieuses, c’est le message populaire de ces élections libres qui ont porté au pouvoir des candidats réputés intègres et non corrompus pour une Égypte plus juste. Sera-t-elle aussi plus démocratique ? 
Les libertés fondamentales y seront-elles garanties ? À suivre.

    Jean-François Galletout »

    Qu’en penses-tu Sylvie ? Merci, CD (qui se demande si tu passes tes « vacances  » au Caire ?

    • snony permalink*
      29 décembre 2011 14:19

      C’est un argumentaire qui peut paraître séduisant. Il contient malheureusement de nombreuses contre-vérités :
      – l’armée n’a pas « pris le parti du peuple » au début de la révolution. Elle n’a pas tiré sur le peuple, nuance. Une posture plutôt intelligente (il s’en est sûrement fallu de peu), qui lui a permis de laisser faire le sale boulot à la « sécurité nationale » (les deux institutions se haïssent effectivement) et surtout de prendre les pleins pouvoirs, législatifs et exécutifs au lendemain de la chute de Moubarak. Ceci-dit la police militaire a fait, dès les premiers jours de février, sa part de sale boulot contre tous les activistes qu’ils ont pu arrêter.
      -« exit donc l’armée » sous Moubarak ? C’est une blague ! Pas une seule entreprise ne peut être crée sans un général dans son CA qui apporte sa « garantie » et émarge. 30 à 40% de l’économie sont la propriété directe de l’armée : raffineries, entreprise pétrolières, gazières, terres, mines… L’armée a la main dans la caisse, abondée par les USA à l’aune de 1,3 milliards de dollars par an. Le peuple, le pays, ses routes, ses écoles, ses hôpitaux n’en voient pratiquement pas la couleur.
      – Une « certaine idée de la patrie chez Tantawi » et ses copains ? On se moque du monde. Ceux-ci sont capables d’organiser des provocations, comme celle de Maspéro, de massacrer des dizaines de chrétiens, en faisant le calcul que la mort de ceux-ci ne provoquera pas d’émotion mais calmera tout le monde, d’organiser différentes attaques où systématiquement surgissent des voyous, dont celle qui a abouti à la mise à feu de l’Institut de Géographie et à des pertes inestimables, de tuer, de tabasser et de torturer comme si de rien n’était, de paralyser le pays en ce moment au point que plus un seul touriste n’atterrit …. et j’en passe et des meilleures. Un témoignage d’officier très intéressant vient de paraître dans le Gardian : il montre par exemple comment l’armée arrose de primes ses officiers à la veille des grosses manifestations…
      – Le pompon, c’est d’aller suggérer que les Frères et l’armée sont co-auteurs de la révolution. « L’armée et les Frères y virent-ils une opportunité à saisir ? ». Celui qui agresse en introduction de son papier « les envoyés spéciaux pressés et les néo-orientalistes » qui ne connaissent rien au pays des pyramides devrait garder un peu de prudence. Pas un témoin, pas un analyste, qu’il soit égyptien ou étranger, n’a vu le bout du nez d’un Frère musulman dans les manifestations qui ont renversé le régime. S’ils sont apparus ensuite, c’est bien évidemment pour s’approprier les bénéfices de la révolution gagnée, et pour reprendre la main dans un pays où ils représentent tout de même et de façon durable plus du tiers de la population. Ils ont cependant un mal fou à faire oublier cette étape à leurs électeurs. Pas plus que l’armée, ils n’avaient anticipé le coup, et on comprend mal pourquoi leur alliance objective aujourd’hui à ce que rien ne change vraiment dans l’ordre économique et politique, aurait pu engendrer une telle insurrection. C’est de la politique fiction qui confond au moins les alliances, à un moment donné, et les processus réels qui sont à l’œuvre.
      C’est aussi un mépris du peuple et de ses capacités de transformation que les gentils adjectifs « hospitalier, pétri d’humour » de la fin n’arrivent pas à masquer. Enfin c’est un plaidoyer pour l’armée égyptienne qui survient au moment où elle est discréditée dans le pays comme jamais elle ne l’a été… Tiens, tiens.

      • Gérard permalink
        29 décembre 2011 16:55

        Bonjour snony
        Moi-même lecteur de ce journal mais n’ayant par toujours le temps de le lire en entier, j’étais passé à coté de cette tribune. Sa lecture ici m’a révolté.
        Suggestion: pourquoi n’enverriez-vous pas, si vous le pouvez, une réponse à L’Humanité pour publication?
        Bien sur, merci pour votre blog où je reviens très régulièrement pour vos informations et analyses qui me donnent, enfin!, l’impression de commencer à comprendre.

      • snony permalink*
        29 décembre 2011 18:01

        J’ai aussi posté mon commentaire sur le site de l’Humanité. Merci pour vos encouragements.

  3. 28 décembre 2011 13:38

    Je ne connaissais pas cette politique des murs dressés en pleine ville. À ma connaissance, c’est la première fois que cette pratique (cf. Irlande ou Israël) est employée dans un conflit intérieur.
    On a avait bien eu à Paris un Quartier latin bloqué par des grilles métalliques démontables lors des émeutes de l’automne 2005 mais ici, il s’agit de vrais murs.
    Merci de nous en avoir informé!
    F. Nicolas

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