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La démocratie, c’est imprévisible.

4 novembre 2011

Alors que l’actualité égyptienne semble reproduire toujours la même fatalité : arrestation de blogueurs (voir le blog Egypte-Solidarité) , torture, répression, d’autres mouvements de fond travaillent la réalité : de nombreuses luttes sociales, et aussi la perspective des premières élections législatives libres, qui mobilise  la société. Toute  la société ? Peut-être pas encore, car on ne sort pas indemne de trente années de dictature, et nombreux sont les égyptiens qui avouent ne plus rien comprendre à ce qui se passe.

C’est sans doute ce qui a motivé le réseau Arabic Network for Human Rights à mettre en ligne un « électionnaire », sorte de dictionnaire des élections à venir : الإنتخابات البرلمانية المصرية ٢٠١١ en arabe ici/Egyptian Parliamentary Elections 2011 en anglais là. C’est un outil particulièrement utile pour éclairer la lanterne des millions d’égyptiens qui vont bientôt devoir se rendre aux urnes. Même si l’usage d’internet n’est pas plus démocratisé ici qu’ailleurs, on a vu pendant la révolution à quel point la mutualisation dans les familles et les quartiers des informations « en ligne » fonctionnait. Animé d’une démarche citoyenne, le site propose au visiteur de commencer par s’interroger sur les choix nécessaires à son pays en répondant à 29 questions-clefs du débat politique actuel. Chacun peut ensuite comparer ses réponses personnelles à celles qu’en font les partis politiques recensés. Il peut aussi aller lire la fiche de présentation de chaque parti où il trouvera le site web, les principales orientations, les noms des responsables…

Imaginez qu’en Europe, nous ayons un site qui interroge les citoyens : « Doit-on laisser les marché financiers décider des politiques européennes ? », en leur proposant une liste des propositions des différents partis sur la question. Ce serait un dangereux bazar (pour les marchés financiers bien sûr) ! Les égyptiens eux, prennent ce risque.

La liste des organisations que fournit le site n’est surement pas exhaustive. Il faut dire que depuis la parution de la loi autorisant la création de nouveaux partis, en mars dernier, de nombreux dossiers ont été déposés et sont encore au stade tahat ta’assiss (en cours de fondation). Cette loi a révisé les conditions de création qu’imposait celle de 1977 (époque de Sadate) et notamment le contrôle par une commission ad hoc de « l’originalité de la doctrine du parti ». Cette commission qui n’était plus ces dernières années qu’une simple émanation du PND (l’ancien parti présidentiel, aujourd’hui dissous) ne se privait pas d’exercer une censure totale. Maintenant cette clause n’a plus cours et la commission est composée de juges. Elle exige en revanche une liste de 5000 signataires répartis sur le territoire national pour donner le feu vert, et elle maintient l’ancienne interdiction de tout parti religieux. Ce qui n’a pas empêché les salafistes de créer un « Parti de la lumière » (hezb al-nour), un « Parti de la vertu » (hezb al-fadyla), un parti « de l’authenticité » (hezb al-assala). A quand le parti de la piété, celui de la pureté, ou celui de la chasteté ?…

Mais ce qui est intéressant dans la démocratie, même quand elle balbutie, c’est la part d’imprévisible qu’elle recèle. Les commentateurs obnubilés par le spectre des Frères musulmans ont généralement oublié de mentionner l’explosion que cette organisation, qui se nourrissait contradictoirement de la répression et de la semi-clandestinité, subit aujourd’hui. Traversée de multiples débats, mise sous pression par ses jeunes, bousculée par la liberté de ton qui s’est imposée après la révolution du 25 janvier, cette organisation a enfanté quatre ou cinq partis différents et en compétition. Ainsi, à côté de l’officiel parti « de la Liberté et de la Justice » (hezb  al-hurriya wa al-adala) , on trouve le « Courant Égyptien » (al-tayyar al-masry) fondé par des jeunes « frères » et d’autres du 6 avril, le parti « du Nouveau centre » (hezb al-wasat al-gadîd), le parti de la « Réforme et la Renaissance » (hezb al-islah wa al-nahda) et j’en oublie sûrement.

Par ailleurs, d’anciens partis sur lesquels on n’aurait pas parié un kopeck étant donné la sclérose dans laquelle ils avaient sombré sous la dictature, sont investis aujourd’hui par une jeunesse qui n’accepte plus le monopole de la direction par les cinquantenaires (ou pire). Des observateurs attentifs, comme Clément Steuer qui donnait au Cedej en juin dernier une conférence sur ce thème, notent que les femmes de leur côté, dans des partis aussi « plan-plan » qu’el Wasat (le Centre)  revendiquent non seulement des responsabilités internes mais aussi d’être éligibles. Bref, l’Histoire n’est pas écrite d’avance.

L’intérêt pour les partis s’est démultiplié depuis que la jeunesse a compris que pour transformer l’essai du 25 janvier, il fallait s’organiser, aller à la rencontre d’une population (qui n’a aucune éducation politique voire qui est en grande partie illettrée) , convaincre, rassembler. Le défi est énorme d’abord parce que le temps est compté : les élections législatives organisées, par gouvernorat, commenceront au Caire le 28 novembre. Il est aussi de plus en plus évident que la contre-révolution se met en ordre de bataille pour gagner ces élections. Les fululs comme on les appelle ici (littéralement « ceux qui traînent », les vestiges de l’ancien régime) créent leurs organisations pour rafler un maximum de voix. Ils auront l’appui de leurs hommes de main, ces fameux baltagueya, qui n’ont jamais vraiment chômé depuis la révolution et ils disposeront sans doute d’appuis financiers, intérieurs comme extérieurs. Il suffit de faire le compte des puissances qui n’ont aucun intérêt à ce que le peuple égyptien prenne la parole.

L’exemple tunisien montre bien que la victoire électorale d’un parti comme celui de la Renaissance ne résume pas la situation : les femmes qui manifestaient massivement dans les rues de Tunis récemment l’ont montré. La recherche d’identité de ces démocraties naissantes est beaucoup moins monolithique que ce que l’on voudrait croire.

La démocratie est imprévisible, mais elle est aussi contagieuse. La dernière blague égyptienne circule sur les réseaux sociaux sous forme d’un dessin :

Les moutons et brebis qui se préparent à « fêter » la fête du sacrifice, revendiquent sur le même air que « À bas, à bas le régime » des manifestations de janvier-février, ou que « À bas, à bas el-mouchîr (Tantawi) !  » de ces derniers mois : « À bas, à bas la boucherie ! « . Et oui, les moutons pourraient aussi se mettre à faire un bras d’honneur au triple A…, pardon, j’extrapole.

One Comment leave one →
  1. snonySN permalink*
    7 novembre 2011 23:41

    Signez la pétition pour Alaa sur http://www.accessnow.org/free-alaa

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