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L’art est une place

9 juin 2011

« Al-fann mîdân« , est le nom d’une nouvelle manifestation culturelle en Egypte, qui a désormais lieu tous les premiers samedis de chaque mois (logo ci-contre). Samedi dernier était le troisième, depuis qu’une petite centaine d’associations culturelles ont décidé de se regrouper pour organiser dans tout le pays des festivités artistiques et culturelles. Ces associations et les quelques 200 artistes qu’elles ont rassemblés revendiquent toutes et tous le qualificatif « d’indépendant », ce qui n’étaient pas imaginable sous l’ancien régime. Il existait un événement annuel de ce type à Héliopolis mais rassemblant essentiellement des organisations patentées.

Au programme, samedi 4 juin dernier, entre 15h et 23h : du cirque, du cinéma (indépendant) des ateliers d’arts plastiques, du théâtre, des pantomimes, des groupes musicaux (folkloriques et contemporains). Il ne s’agissait pas exactement d’art de la rue comme on l’entend en Europe, mais de « mettre l’art dans la rue ». La place Abdîn qui accueillait la manifestation était entourée  de stands où s’exposaient des artisans, et des libraires. Sur les tables de ces derniers, des ouvrages d’écrivains et poètes égyptiens, mais aussi des traductions d’auteurs étrangers peu en vogue jusque là. Ici, à côté de Shakespeare, on trouve Darwin, Jean Paul Sartre et Albert Camus.

L’initiative se présente comme une poursuite de la révolution du 25 janvier, omniprésente par les portraits des « martyrs » qui flottent sur la place mais aussi dans les dessins des enfants invités à prendre craies et pinceaux. Sur le prospectus qu’elle distribue dans les différents stands, l’union des associations affirme qu’elle « s’emploie à soutenir et mettre en œuvre les revendications de la révolution du peuple égyptien en ce qui concerne les réformes politiques et sociales » et « souhaite donner toute leur place à l’art et la culture dans la vie publique » pour que chaque citoyen puisse « élargir ses connaissances » et pour lui ouvrir « l’horizon de l’avenir ». Tout le monde ici est convaincu que cet horizon ne s’ouvrira pas seulement avec des décisions politiques, même si certaines sont urgentes. Le pari des organisateurs est que l’on peut « faire, sans attendre » comme me le dit un jeune responsable, avec enthousiasme.

Le pari est réussi, au moins au Caire où un public dense est venu en soirée, écouter plusieurs concerts retardés par la chute, dans l’après midi, de la rampe de projecteurs. Les installations sont assurées par des bénévoles et tout n’a pas lieu à l’heure écrite sur le programme, mais on sent les gens heureux de savourer une autre dimension de leur liberté conquise. Le développement culturel en Egypte a profondément souffert des trente années de dictature, et on ne peut que souhaiter à ce genre d’initiatives de proliférer. Al-Fann mîdân avait aussi lieu ce samedi à Alexandrie (Jardins de Shallalât), à Assiout (place des banques), à Louxor (salle Sidi Abu el-Hagag), à Kafr el-Cheikh (dans la rue), à Mansourat, et à Damiette. Page Facebook en arabe ici (en espérant que le lien sera cette fois accessible).

La même après-midi se produisaient dans la salle  « Makan », rue Saad Zaghloul, des artistes égyptiens et français qui venaient de travailler une dizaine de jours ensemble à la réalisation de spectacles multimedia : videastes, musiciens, danseurs, aidés de quelques machines pleines de boutons, et soutenus par l’association « Zinc » de Marseille, ont transformé l’espace de cette petite salle habituellement réservée à des spectacles traditionnels (voir cet ancien post). Le projet est exposé en ligne ici.

Ces initiatives ne travaillent pas dans le sensationnel et n’auront jamais le relai médiatique des grands shows aux Pyramides. Elles révèlent une société pleine de potentialités qui ne demandent qu’à s’étendre. Certes « l’horizon de l’avenir » se perd parfois encore dans les nuages, mais la vitalité culturelle de la société égyptienne est un des points d’appui de cette révolution qui, il faut le dire et le redire, ne fait que commencer.

5 commentaires leave one →
  1. 10 juin 2011 21:54

    Je n’ai pas cessé de revenir régulièrement à votre blog depuis que je l’ai découvert en début d’année. J’en aime la douceur, c’est comme une sorte de lieu ami.
    Frédéric

  2. 10 juin 2011 9:03

    Question technique: est-ce que je me trompe ou la phrase arabe [ اَلْـفَنُّ مَيْـدَانٌ ] se dit-elle bien très scolairement
    « al-fannu maydânun » ?

  3. 10 juin 2011 8:44

    Merci, à nouveau, pour cette chronique, et bravo pour la qualité du compte rendu.
    Je suis particulièrement sensible au fait que l’intervention de l’art de la culture dans un mouvement politique atteste en effet qu’il s’agit bien là d’un processus de longue haleine.
    François Nicolas

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