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Qui a peur d’un monde arabe démocratique ?

24 janvier 2011

La révolution tunisienne est une formidable aventure pour  un peuple qui a connu tant d’années de plomb. Elle soulève d’immenses espoirs partout dans le monde et on peut dire qu’il y a consensus sur le fait qu’elle aura des effets.

Mais des nuances très nettes apparaissent dans les analyses produites par les responsables politiques et les medias. De l’espoir de changement  au « danger de la contamination » (le Parisien) il y a quand même un saut sémantique important. Quant aux réactions de nos diplomaties occidentales, et plus particulièrement celles de la France, elles ont été tellement caricaturales que le premier impact de ces événements aura été la révélation au grand jour de leur logique.

A ce titre, la chaussure et les quelques œufs qui sont tombés sur Michèle Alliot-Marie vendredi dernier à Gaza montrent le peu d’illusions qu’entretiennent les palestiniens sur les objectifs de notre politique étrangère (même s’il semble que le point de départ de cette manifestation de colère fut une méprise sur les propos de MAM concernant le soldat Gilad Shalit, comme se sont appliqués à le répéter nos medias). Le jet de chaussure sur les « grands » de ce monde, depuis celui du journaliste irakien Montazer al-Zaïdi il y a exactement deux ans est un message d’une grande clarté : puissances coloniales (même pas néo) go home, partez, en tunisien « dégagez ! »

Quel est l’axe de cette politique étrangère occidentale qui est ainsi visé par la gazma des peuples arabes ? C’est un dogme que l’on entend répété dans toutes les ambassades de France du monde arabe et qui a permis un virage à 180° autour de la charnière qu’est la situation en Palestine. De soutien d’un peuple opprimé, nous sommes passés au soutien de ses oppresseurs en un nombre d’années somme toute assez restreint, compte tenu du grand écart diplomatique que cela représente. L’argument tout trouvé en est l’islamisme et le cortège de représentations associées : terrorisme, droits des femmes, sharia, obscurantisme…Il a servi à justifier le soutien à Ben Ali pendant deux décennies, et il est  le fondement du soutien à Mubarak et à tous les régimes « forts » de la région.

Le sort du peuple égyptien, la misère obscène qui règne ici, la pratique de la torture, de la censure, les élections truquées, l’augmentation exponentielle des inégalités sociales ne provoquent – au pire- que des « virgules » dans les déclarations de nos diplomates. « Mais de quel droit », disait Alaa al-Asswani fin octobre dernier, lors d’une conférence au CFCC, « les diplomaties occidentales peuvent-elles décider à la place des citoyens égyptiens, que la dictature vaut mieux que les « Frères » ? En regardant droit dans les yeux l’ambassadeur de France présent dans la salle, et en évoquant les arguments empêtrés « aussi clairs que du javanais » que celui-ci lui avait opposé, Alaa ne laissait aucun doute planer. L’objectif de ce discours est de perpétrer un ordre établi en Egypte et ailleurs.

Alors nul ne sait comment les événements vont se dérouler en Egypte dans les jours qui viennent et la manifestation de mardi sera un test décisif. Marie Girod en rappelle les enjeux dans un papier sur Mondialisation. ca, en précisant la complexité de ce qu’on englobe dans « l’islamisme « . Il est clair que si ces « dangers de radicalisation » ont une réalité, tout le monde en convient, celle-ci s’aggrave au fur et à mesure où perdure une loi d’urgence qui transforme chaque jour en « martyrs » les militants de la confrérie, et suscite mécaniquement de nouvelles carrières.

Il est clair aussi que la diplomatie française va devoir rapidement moduler sa rhétorique. YGQ dans son dernier papier sur Culture et politique arabes, explique « qu’une bonne partie des populations arabes partage désormais la conviction que les « démocraties occidentales », au regard de leurs pratiques, apparaissent de plus en plus comme les parfaits contre-exemples des valeurs qu’elles affirment incarner ».

Si les peuples arabes se mettent à inventer une démocratie dont les pratiques soient en accord avec les valeurs, le monde occidental devra rendre des comptes de l’instrumentalisation de cette dernière qui lui sert de fond de commerce, à l’extérieur comme à l’intérieur. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la vague sécuritaire qui s’abat sur la France* depuis quelques années pour faire taire les aspirations de son propre peuple, pourrait apparaître pour ce qu’elle est : une violation incessante et grandissante, justement, des pratiques et des valeurs de la démocratie.

* 42 lois sécuritaires depuis 2002 comme le rappelle le site OWNI

One Comment leave one →
  1. 3 février 2011 2:03

    Comme c’est vrai ! Je me permets de reprendre ce billet tel quel sur mon blog, avec un lien vers le vôtre que je découvre avec admiration. Je n’ai rien à ajouter si ce n’est que grâce à vous l’espoir revient, même en France.

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