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le danjé dé novlangues

17 juillet 2009
Spécial dédicace à Valérie, la petite Sultan,

On nous le répète depuis des décennies, tout fout le camp : la météo, le socialisme…et la langue française, n’en parlons pas ma pauv’dame ! L’antienne a une variante arabe qui a ses propres spécificités, et qui n’en préoccupe pas moins les différents acteurs.  Pour preuve, il ne se passe pas une semaine sans que dans l’un ou l’autre des grands quotidiens égyptiens, il n’y ait un papier sur cette question.Mais, comme en France, il semble bien que les analyses des media aient toujours un train de retard sur la réalité vivante des langues, ne serait-ce que par la dichotomie sans cesse mise en avant entre langue savante et langue parlée, entre doxa officielle et usages contemporains, entre académie et locuteurs, entre la norme et la création.

Il y a plus de dix ans, Abd al-Rahmân Farag Allah avait analysé les thèmes récurrents de ces papiers dans une contribution (en ligne)  au dossier  « Les langues en Egypte »  réalisé par les chercheurs du CEDEJ(1) au Caire :

  • la problématique du déclin de la langue, qui est un marronnier du monde arabe, d’autant que cette langue dans sa version classique (le fusha ou arabe littéral) a été fixée au VIIIe siècle par le Coran et ne peut que décliner après une telle sanctification. D’ailleurs dès le IXe siècle des notables du Hijaz envoyaient leur fils en « stage » dans les tribus bédouines dont la langue avait contribué – avec la posésie anté-islamique- à asseoir cette langue et à en fixer les règles notamment les désinences qui dans le langage parlé sont systématiquement oubliées (2).
  • la question des invasions étrangères : le turc, l’anglais, le français, l’italien ont marqué de leur empreinte la langue égyptienne dialectale (‘amiyya) et en retour, l’arabe utilisé dans la presse et les médias appelé arabe standard moderne : une langue que tous les arabes du monde entier comprennent et qui est intermédiaire entre les dialectes et le fusha.
  • la théorie du complot anti-arabe derrière laquelle on peut même apercevoir le bout du nez du Mossad. Le complot vise la religion et la culture musulmane, indissociables de cette langue. Or de nombreux commentaires aujourd’hui interrogent le statut de langue vivante de cette langue : en est-elle bien une ? S’attaquer ainsi à cette question reviendrait à s’attaquer à l’islam et on voit bien d’où cela pourrait venir…

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Ces quelques éléments, s’ils perdurent dans les analyses aujourd’hui, sont bousculés par l’irruption de la technologie  : tchat, sms, et autres formes d’écriture électroniques viennent changer la donne. Comme en occident, le spectre de la dilution de la langue dans les octets de la cyber-communication fait surface, avec cet élément supplémentaire qu’est l’alphabet arabe absent de nombreux claviers téléphoniques ou d’ordinateurs. C’est ainsi qu’une nouvelle écriture est née, et peut être une nouvelle langue (peut-on les diossocier ?) : l’arabizi (arab easy) à propos duquel vient de bloguer YQG sur CPA, m’obligeant à exhumer ce papier écrit il y a quelques semaines (et resté dans le dossier brouillons) lors de ma découverte du site Yamli.

Yamli a été élaboré par un jeune libanais (Habib  Haddad) lors de la guerre de juillet 2006, alors que les informations en temps réel n’étaient disponibles que sur des sites arabes et nécessitaient un clavier ad hoc. Il s’agit d’une application, utilisable en ligne ou intégrable dans les navigateurs pour écrire en arabe avec un clavier latin : en tapant la transcription latine du mot arabe, on voit apparaître le mot en caractère arabe le plus proche (ou plusieurs s’il y a ambiguité). Le problème c’est qu’un certain nombre de lettres arabe n’ont pas d’équivalent latin et les inventeurs ont donc utilisé les lettres et codes inventés pour l’arabizi afin de compléter le leur : en tapant « 7abibi » (mon chéri) on voit apparaître حبيبي, le 7 de l’arabizi signifiant ha (le h très aspiré de l’arabe). En tapant na3ima, on voit apparaître نعيمة, le 3 remplaçant le ayn de l’alphabet arabe. Plus fort encore, on peut taper les mots avec toutes les vocalisations ou sans elles et la transcription juste apparait dans tous les cas, et on peut dicter une phrase en dialecte ou en fusha, et le logiciel traduira : beyakl ful (il mange du foul) en  بيكل فول . (regarder la video dans « Plus d’infos » sous la barre de saisie).

En fait la chose n’est pas nouvelle : écrire l’arabe avec d’autres lettres se faisait déjà il y a très longtemps. Pendant plusieurs siècles, les juifs des pays arabes ont écrit cette langue (leur dialecte de tous les jours) en utilisant les caractères hébraïques. C’est le judéo-arabe qui a été abondamment utilisé dans des ouvrages savants ainsi que pour des usages quotidiens comme en témoignaient les manuscrits retrouvés à la Gueniza du Caire (3).

Du coup je me suis mise à rêver d’un logiciel avec lequel on taperait « a12c4 » et qui traduirait d’emblée : « à un de ces quatre », ou bien encore « lol, g dgot l bac » (un sms que j’ai reçu récemment) en « je rigole, j’ai dégotté le bac ». On peut même imaginer plus élaboré encore, un logiciel qui suggérerait plusieurs niveaux de langue :  » je suis content, j’ai eu mon bac » (français courant) ou « je ris à gorge déployée(4), j’ai été reçu au baccalauréat » (soutenu)…

On est loin de la mort des langues mais bien dans une invention, recréation collective incessante de celles-ci et n’en déplaise à tous ceux qui souhaiteraient les mettre en conserve dans de belles académies, les langues vivent et se transforment en permanence, les productions hors normes donnant à (re)lire les normes. Le développement phénoménal des outils de communication provoque bien sûr une accélération de ces transformations qui peut donner le vertige ; il peut aussi contribuer à laisser certains groupes sociaux sur le carreau, confinés dans des usages très restreints d’une langue appauvrie. C’est donc l’exclusion qu’il faut combattre, pas l’invention. Cela pourrait constituer un beau programme pour toutes les académies du monde entier. Chiche !

(1) Centre d’études et de documentations juridiques et sociales

(2) Cité par Djamel E. Kouloughli dans son très interessant Que sais-je sur l’arabe.

(3) Lire à ce sujet le passionnant roman d’Amitav Ghosh « Un infidèle en Egypte »

(4) lol étant un raccourci pour laughing out loud

4 commentaires leave one →
  1. Marie permalink
    8 août 2009 10:31

    Super ce post, ta conclusion sonne très juste !

    Voici un lien vers Sherif Al Choubachi, ancien vice-ministre de la Culture, il a été interviewé sur France 24 il y a deux ans, et La revue d’Egypte avait consacré un article en 2006 (il est menacé en Egypte je crois)…

    http://www.larevuedegypte.com/article.aspx?ArticleID=5078

    Faut-il réformer la langue arabe ?

    « L’an dernier, Chérif El-Choubachi, le vice-ministre de la Culture, a défrayé la chronique avec un livre choc intitulé Vive la langue arabe A bas Sibawayh en référence au célèbre grammairien arabe du VIIIesiècle, dans lequel il propose une réforme de la langue arabe en Egypte, après avoir fait le constat alarmant de sa détérioration. »

    « Chérif El-Choubachi part du principe qu’il faut impérativement réformer l’arabe si l’on veut éviter sa détérioration. D’après lui, «l’arabe littéraire ne convient plus au monde d’aujourd’hui, il faut que les règles qui le gouvernent évoluent. En 1500 ans, la langue arabe est la seule à ne pas avoir changé. Toutes les autres langues (chinois, hébreu, grec…) ont subi des modifications et des changements dans leur grammaire notamment. Les Grecs d’aujourd’hui par exemple ne peuvent plus lire Platon et Aristote, le grec ancien n’étant plus en usage. Il s’est progressivement effacé au profit d’une version plus adaptée de la langue.» »

    « ce que les sociologues et les linguistes nomment la «diglossie», situation dans laquelle deux langues, ou variantes d’une même langue, sont présentes simultanément dans une région mais occupent des statuts sociaux différents. Le cas de l’arabe dialectal et de l’arabe littéraire est un exemple flagrant de diglossie, plus ou moins marqué selon les pays arabophones. Deuxième aspect du problème, les profondes lacunes en matière d’éducation, sources de l’analphabétisme en Egypte, qui affecte selon les chiffres officiels 34% de la population (45% selon l’ONU). »

    « Dans ce débat, les oulémas se situent contre la réforme, et ceci pour une raison évidente: le Coran étant écrit dans l’arabe le plus littéraire qui soit et ne pouvant être modifié, les responsables religieux voient un danger dans toute idée de réforme de la langue, qui menacerait selon eux l’islam dans son ensemble. »

    etc…

  2. 26 juillet 2009 20:58

    rien compris !

  3. 26 juillet 2009 19:34

    Si le déclin des langues est un marronnier, ne devons-nous pas envisager – avec un espoir mesuré – la fin de la langue de bois ? Hum.

    Plus sérieusement : je partage complètement les propos de ton dernier paragraphe : c’est plus qu’une question de culture, c’est une question de civilisation.

    (J’aurais pu écrire : « Ok avec la fin de ton post, c’est top !).

Trackbacks

  1. Yamli : faire de la prose arabe comme Monsieur Jourdain ! | Les carnets de l’Ifpo

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