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Les gauches en Egypte

21 juin 2009

Une des cahiersCette récente livraison des Cahiers d’Histoire (en partenariat avec l’association Espace Marx, dossier coordonné par Didier Monciaud) me semble un excellent outil pour comprendre cette complexe société égyptienne. J’invite ceux de mes lecteurs qui passent en France cet été à se procurer cette revue qui ne se trouve pas sur toutes les gondoles de Super U, il va sans dire(1).

L’originalité de l’approche consiste à croiser des études d’historiens, de philosophes et de politologues sur une période qui va de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, et sur un thème très mal connu : « les gauches » affirme un pluriel surprenant, quand la vie quotidienne dans ce pays pourrait amener à se demander : « Y en a-t-il une ? »(2)

Les articles comme la bibliographie fournie, s’appuient sur des contributions francophones, anglophones et arabophones (toutes traduites en français). Là aussi, le croisement des approches est très intéressant.

Je ne vais pas tenter un résumé, forcément chiant et réducteur, mais juste évoquer une piste qui m’a bien intéressée. La constitution du Parti socialiste égyptien en 1921, telle que la décrit Zachary Lockman(3) apparait comme l’écho du courant internationaliste qui fait suite à la révolution de 1917, avec le cosmopolitisme de la société égyptienne des années 20, notamment à Alexandrie. Ses fondateurs sont un artisan juif né en Palestine (Joseph Rosenthal) et des intellectuels grecs. Le programme du nouveau parti appelle à la libération de la tutelle étrangère (anglaise) ainsi qu’à la propriété commune des moyens de production et à une éducation gratuite et obligatoire. Rien de bien différent des autres  partis socialistes et communistes en cours de fondation partout dans le monde à cette époque.

Ce qui est plus étonnant c’est comment ce parti (et le mouvement syndical qu’il a irrigué) s’est trouvé d’emblée en opposition avec le mouvement nationaliste symbolisé par le Wafd(4) et comment ce dernier a même écrasé le premier. Le soulèvement de 1919 mené par le parti de la délégation contre les anglais, et les massacres qui ont suivi ont laissé énormément de traces dans la mémoire collective égyptienne. Par ailleurs les minorités grecques, arméniennes, italiennes, francophones qui se retrouvaient dans le PCE né en 23, rassemblaient des juifs, des musulmans et des coptes d’origines diverses ce qui leur valaient le titre plutôt péjoratif de « mutamassirin » (ceux qui se prétendent égyptiens sans l’être vraiment). Les choses s’aggravent dans la période de 36 à 52 que décrit Joël Beinin (5) caractérisée par la montée de l’antisémitisme en Europe mais aussi en Égypte avec le développement de la confrérie des Frères musulmans et de l’organisation quasi fasciste de « Jeunes Égypte ». Le nationalisme laïc et susceptible d’intégrer des analyses de classe se trouve balayé par le nationalisme arabe et l’islamisme. La création de l’état d’Israël dans ces conditions va être le coup de grâce à un mouvement progressiste déjà laminé par des divisions internes. A se demander si ce n’était pas un des objectifs de l’opération, outre le lavage de la mauvaise conscience européenne d’avoir laissé faire l’holocauste…En tout cas le résultat est saisissant en Égypte et, au-delà dans tout le monde arabe. Elle a pour corolaire la mise en sourdine d’une issue politique basée sur la coexistence des peuples palestinien et juif, solution toujours portée par le mouvement marxiste égyptien (et d’ailleurs). Mais solution dont il faut reconnaître qu’elle a de plus en plus de mal à se faire entendre, entre le projet du « Grand Israël » et celui de la création d’un état palestinien de plus en plus improbable comme archipel de camps retranchés.
La période nassérienne a continué de brouiller les liens entre le mouvement national dont l’emblème fut alors « Les officiers libres » et celui des marxistes égyptiens comme l’analyse Sherif Younis (6), Nasser n’ayant jamais eu l’intention de donner du pouvoir aux travailleurs d’Egypte. Toujours est-il que le marxisme égyptien a aujourd’hui encore beaucoup de mal à articuler la question sociale avec la question nationale, chose assez difficile à comprendre lorsqu’on vient d’un pays où le PC s’est longtemps appelé le parti des fusillés. La démesure des inégalités sociales dans ce pays n’est sans doute pas sans lien avec une telle situation.

(1)On peut se la procurer à la librairie Avicenne et dans quelques autres librairies parisiennes, ou la commander aux Cahiers d’Histoire, 6 avenue M. Moreau, 75167 Paris cedex19, avec un chèque de 26€. On peut aussi assister à une rencontre autour de l’ouvrage vendredi 26 juin à 18h30 à la librairie Avicenne, rue des fossés St Bernard.

(2)Ce qui n’est pas l’apanage de l’Égypte, malheureusement

(3)Historien, professeur à New York University

(4)le parti de la délégation dirigé par Saad Zaghloul était un parti nationaliste bourgeois dont un des premiers actes lorsqu’il a pris temporairement le pouvoir dans les vingt, a été d’écraser la grève générale organisée à Alexandrie au printemps 24 par la CGT, la confédération syndicale égyptienne très liée au PCE.

(5)professeur d’histoire à l’Université américaine du Caire et à Stanford

(6)professeur à l’Université d’Helwan, Égypte.

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One Comment leave one →
  1. Marie permalink
    14 juillet 2009 2:28

    Merci Sysy pour cette suggestion de lecture…
    Bises.

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