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Mahalla : le Billancourt égyptien

14 avril 2008

Extrait du Badil, journal indépendant daté du 12 avril :

« Trente femmes appartenant aux familles des personnes incarcérées dans la ville de Mahalla el-Koubra, ont entamé une grève illimitée de la faim, et se sont installées devant le commissariat principal de Mahalla, pour exiger la libération des prisonniers. La municipalité les a déplacées au camp militaire à cause des rassemblements pour la prière et en prévision du déclenchement de manifestations. 3000 ouvriers de la compagnie de teinturerie Nasser ont reconduit leur grève mardi dernier ainsi que les 1200 ouvriers de la compagnie égyptienne de textiles protestant contre l’absence d’égalité avec leurs collègues de la société Misr Fillages et Tissages(1). Les familles des prisonniers ont bloqué la route devant le commissariat principal de Mahalla, dimanche soir dernier, exigeant des informations sur les lieux de rétention de leurs enfants ainsi que leur libération immédiate. 700 citoyens parmi les gens de la région se sont portés solidaires. La sécurité a utilisé les lances à incendie des voitures de pompiers pour disperser le rassemblement« ….

Le monde entier a vu les images des émeutes souvent violentes à Mahalla ces derniers jours. Voitures incendiées, magasins dévastés, écoles mises à sac…Les ouvriers, notamment des industries textiles de cette région, en lutte depuis des mois pour des augmentations de salaires, ne sont sûrement pas les auteurs de ces saccages dont ils seront les premières victimes. Mais la recette est aussi éculée ici qu’ailleurs…

Ces manifestations ont fait un mort (un jeune de quinze ans) et plus de 200 blessés dont certains ont été photographiés par la presse ligottés par des menottes à leur lit d’hôpital. Il faut dire que les forces de sécurité ne se sont pas contentées des lances à eau mais ont aussi utilisé les gaz lacrymo, les balles en caoutchouc et réelles, et leurs matraques bien sûr.
Plus de 300 manifestants ont été incarcérés. Bon nombre de ces personnes arrêtées étaient de jeunes hommes ou des adolescents. Ils ont été placés en détention pendant quinze jours en attendant l’enquête sur les accusations de « complot visant à organiser des manifestations violentes et des grèves« , selon la formule consacrée ici. De nombreux journalistes ayant couvert les évènements ont été arrêtés, 9 ont été relâchés hier.

Mahalla El Koubra, ville du Delta à 120 km au Nord du Caire
Agrandir le plan

est le Billancourt de l’Egypte : quand cette ville éternue, c’est toute l’Égypte qui s’enrhume. La comparaison vaut à plus d’un titre :

  • la concentration ouvrière y est exceptionnelle, 75 000 ouvriers pour la seule industrie textile dans l’agglomération.
  • de nombreuses usines de Mahalla appartiennent encore, malgré la déferlante des privatisations, au secteur public : le nombre d’ouvriers d’Etat dans le pays est cependant passé de plus d’un million en 90 à 400 000 environ aujourd’hui.

Les mouvements de protestations de la fin 2006 par exemple, avaient commencé par la grève de 27 000 ouvriers de Ghazl El-Mahalla, usine de textile appartenant au secteur public. Elle a été suivie par celle des ouvriers des Teintureries Al-Mahalla, ensuite ce sont les ouvriers de Ciment Hélouan et Ciment Tora, usines à capital privé, qui ont pris le relais. Puis ceux des cheminots réclamant que les conducteurs physiquement inaptes à leur fonction touchent leurs primes en intégralité. Dans tous ces cas, l’Etat et les administrations des usines ont dû céder aux revendications. Durant l’année 2006, il y a eu ainsi 259 mouvements de protestations ouvrières selon les ONG et ce nombre serait passé à 700 en 2007 !

Si les « partenaires » de l’Egypte (les U.S.A. et Israël) ont beaucoup poussé cette libéralisation économique, il semble qu’ils aient été moins virulents concernant la liberté syndicale. Selon la loi de 1995, il est interdit de créer plus d’un syndicat ouvrier par corporation et « l’Union générale des syndicats des ouvriers » est une pseudo organisation complètement inféodée au régime. Malgré cela, le combat des ouvriers de Mahalla force l’admiration et ils ont su résister ces derniers temps à de nombreuses tentatives de division. « On n’a rien à perdre » disent-ils tous. Les 300 guinées qu’ils gagnent par mois ne leur permettant plus d’acheter même le pain pour leur famille, le gouvernement égyptien ferait bien de mesurer la profondeur du mécontentement avant que tout ne s’embrase. Il y a des images qui ne trompent pas comme ce film tourné à Mahalla et diffusé sur Youtube, où, contrairement au renversement de la statue de Saddam à Bagdad il y a 5 ans, personne ne tire les ficelles au sens propre comme au sens figuré.

Une nouvelle grève générale se prépare pour le 4 mai, jour de l’anniversaire de Mubarak. Les jeunes activistes qui avaient lancé la précédente depuis le site Facebook ont certes été arrêtés la veille du 6 avril (notamment la jeune égyptienne Isra Abd El-Fattah qui se trouve avec d’autres militantes à la prison pour femmes de Qanatter, en attendant elle aussi une enquête pour « complot visant à organiser des manifestations violentes et des grèves« ). Mais d’autres ont pris le relai pour ce nouvel appel.

L’inconnue reste l’engagement des forces organisées de ce pays, partis politiques et mouvements associatifs, pour construire à partir de cette vague de mécontentements de réelles perspectives de changement politique …

A suivre.

(1) A la veille des élections municipales du 8 avril, le Premier ministre Dr. Ahmed Nazif, accompagné de cinq ministres s’est invité dans cette usine de Mahalla pour promettre un demi-mois de salaire de prime aux ouvriers… Ces élections n’étaient pourtant pas menaçantes vu que le pouvoir avait éliminé par des invalidations ou des arrestations massives pratiquement toutes les forces d’opposition. Mais il fallait tenter de sauver au moins une participation (dont on ne connait d’ailleurs pas le véritable chiffre, les ONG l’estimant à 10%).

One Comment leave one →
  1. 23 septembre 2013 18:34

    Cette libéralisation de l’économie a fragilisé la société égyptienne et peut expliquer, en partie, le mouvement de 2011.

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