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Un anti-6-avril

6 avril 2012

En ce jour anniversaire de la grande grève de 2008, les généraux du CSFA avaient préparé une farce pour les égyptiens qui en sont généralement très friands. Le grand prêcheur devant l’Éternel, le salafiste Abu Ismaïl est menacé depuis hier d’une invalidation de sa candidature aux élections présidentielles car sa mère aurait, sur la fin de sa vie, pris la nationalité américaine.

Cela ressemble à l’arroseur arrosé : celui qui n’a jamais un mot assez fort pour condamner les complots "américano-sionistes", celui qui s’est vautré dans les kabbales contre Mohamed el-Baradeï pour avoir bu un verre de vin lors du mariage de sa fille ou pour avoir trop longtemps vécu à l’étranger (donc être contaminé), celui qui se veut l’archétype du pur égyptien doublé de celui du pur musulman, fils d’une américaine. C’est à mourir de rire !

Cela n’a pas fait rire les égyptiens, mais l’armée n’en a pas moins réussi son coup. Des dizaines de milliers sont partis en cortège de tous les quartiers populaires, non pas pour s’insurger contre l’ostracisme et la xénophobie d’une telle décision (l’article de la constitution actuelle qui exige des candidats deux parents "purement égyptiens" n’est mis en cause que par une petite minorité). Non, pas pour le principe, mais pour crier à la manipulation du pouvoir qui tente d’écarter un candidat ayant effectivement le vent en poupe. Peu importe si c’est l’argent d’autres puissances étrangères qui finance sa campagne… Dieu est avec lui, et les ennemis de l’Égypte ce sont : "les libéraux, les jeunes du 6 avril, et les soufis" comme le hurlait un militant vers 2h sur la place, juste avant que le barbu nafssuhu ne vienne en faire de même.

La place s’est vite retrouvée bondée. Beaucoup de jeunes, de gens très modestes, et pas tous des caricatures en galabeiyya blanche avec chiffon sur la tête. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas fermés à la discussion. Une foule plutôt bon enfant et globalement sympathique, même si les incantations religieuses que l’on entend de ci de là sont assez consternantes.

Je remonte Talaat Harb et assiste à plusieurs altercations sur le chemin entre des passants et des manifestants. Les gens sont à cran. Au café deux jeunes discutent, dont l’un arbore le badge contre l’exclusion d’Abu Ismaïl. Son copain lui raconte une histoire dont je n’ai pas entendu le début qui met en scène un égyptien juif. Le salaf lui fait répéter deux fois : "un égyptien juif ??? Mais comment c’est possible ?". L’autre ne le renvoie pas à son ignorance crasse mais concède "non je veux dire… un juif mais seulement d’origine égyptienne". "Ah!".

Merci au CSFA d’avoir travaillé à élever le débat dans le pays.

Dans la presse d’aujourd’hui un autre candidat est menacé d’invalidation (pour une supposée double nationalité égypto-qatary), Abu el-Futuh, un ancien membre des Frères particulièrement estimé des jeunes de la révolution, intègre et présent sur la place dès le 25 janvier (contrairement aux autres dirigeants des Frères, rappelons-le, y compris aux journalistes qui perdent parfois la mémoire).

Si on ajoute à cela le fait que le candidat présenté par le parti de "la Justice et la Liberté", Khater el-Shater, n’a été sorti de prison (pour une affaire de gros sous) que par une grâce inattendue du CSFA, conseil qui laisse entendre que le candidat n’est tout de même pas sûr d’obtenir validation… on se rend compte qu’au bout du compte, le général Tantawi tient tout son petit monde dans la main. Il tient même ses propres officiers puisque 22 d’entre eux sont sous les verrous (avec des peines allant jusqu’à 6 ans de travaux forcés) pour avoir manifesté leur sympathie révolutionnaire durant l’année passée.

Toujours pour faire rire, les généraux ont sorti aujourd’hui du formol un autre candidat : le si joyeux drille ex-ministre des renseignements généraux, Souleyman, dont les égyptiens continuent de se passer en boucle le discours du 11 février 2011 annonçant la démission de Moubarak (video) "fi hadhi l-thourouf al-‘assîba…". Il n’a plus que jusqu’à dimanche pour apporter les 30 000 signatures de soutien à sa candidature mais les felouls devraient se mettre en quatre pour y parvenir. On croyait que le régime jouait la carte de l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa. Deux fers au feu valent peut-être mieux qu’un seul.

Les jeunes du 6 avril organisaient aujourd’hui une fête (voir leur page Facebook) pour leurs 4 ans d’existence, une  fête au gout amer. Sont effectivement exclus du jeu politique actuel les libéraux, les chrétiens, les mouvements de jeunes, et les "soufis" – entendez pas là les musulmans qui ne sont pas d’accord pour instrumentaliser la religion, des confréries qui ont soutenu jusqu’au bout la révolution aux cheikhs d’al-Azhar. Ils ont quitté l’assemblée constituante et peinent à faire entendre leur voix quand chaque jour ils sont accusés par la presse officielle et le pouvoir de "détruire le pays".

Les égyptiens semblaient avoir  décidé de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et d’attendre les élections présidentielles pour voir le miracle (ré-annoncé aujourd’hui) : le départ des militaires du pouvoir au plus tard le 30 juin. Peut-être va-t-il falloir cesser de croire aux miracles.

6 Commentaires leave one →
  1. asselineau permalink
    29 mai 2012 15:07

    Je m’inquiète de ne pas lire de nouveaux billets depuis celui-ci. J’espère que rien de grave ne vous tient éloigné du clavier comme on dit. Frédéric.

  2. Sofia permalink
    27 avril 2012 19:02

    Un super articles sur les candidats aux présidentielles Égyptienne ;-)
    http://www.newsofmarseille.com/presidentielles-en-egypte-aujourd-hui-ma-voix-compte/

  3. snonySN permalink*
    12 avril 2012 8:33

    Qui est Abu Ismaïl ? Réponse en image

  4. Dina ABDOU permalink
    8 avril 2012 11:00

    Le scénario joué d’avance tourne plutôt autour de Amr Moussa, selon plusieurs analyses.
    Dispersion des voix des islamistes entre Abou el Foutouh, El Chater (ou son remplaçant)
    Les deux figures contestées qui sont Chafiq et Omar Suleiman vont faire en sorte de remporter quelques voix et peut être l’un d’eux passera en deuxième tour. Mais leur rôle surtout sera de permettre de falsifier les résultats (plus de parts du gâteau)
    Le dernier, Amr Moussa, figure de l’ancien régime mais qui arrive à présenter une fausse image d’intégrité, présente tout d’un candidat qui préservera les intérêts des militaires, calmera les "frayeurs" des "libéraux" et chrétiens, finalement le moins "mauvais" pour beaucoup…

  5. Aziz permalink
    7 avril 2012 15:01

    Je pense que toute cette affaire d’élection présidentielle est de bout en bout cousue de fil blanc. Le scénario mukhâbarâtî du conseil militaire se manifeste au grand jour. On laisse le terrain libre à Abou Ismaîl pour animer la campagne électorale tout en sachant pertinemment qu’il ne pourra pas se présenter à cause de la nationalité de sa mère, que les militaires ne pouvaient pas ignorer. Mais comme on est plus que sûr que les voix prévues jusque là pour Abou Ismaîl vont majoritairement être "virées" sur le compte d’Abou el-Foutouh… voilà ce qui gêne vraiment le conseil militaire et le pousse à des tractations surnoises avec les Frères afin qu’ils présentent leur candidat. Je suis certain que les militaires n’auront rien à dire sur le passé d’el-Shater. Ce qui les inéresse, c’est de disperser les voix islamistes de tout bord afin de donner plus de chance à Omar Souleyman, leur "candidat de dernière minute" qui se présente "parce que le peuple le réclame". Ce peuple ne dépasse pas quelques deux cents individus de la place al-Abassiya… Tout est joué finalement. On a réussi à voler la révolution égyptienne et souvent au nom des principes de cette révolution !!! N’oublions pas que le groupuscule qui réclame la candidature de Souleyman s’appelle "le Front révolutionnaire". La révolution égyptienne sert ceux qui l’ont toujours sabotée, sans cesser de profiter d’elle. La révolution égyptienne est en train de renvoyer l’Egypte au temps des Mamelouks, comme l’écrivait récemment Higazy !

    AZIZ

    • snony permalink*
      7 avril 2012 15:26

      Je suis bien d’accord, à l’exception peut être de ce que tu dis sur Abu el-Foutouh qui semble être beaucoup trop indépendant d’esprit et intègre pour faire partie des combines du conseil suprême.
      Petite remarque sur le propos d’Hegazi (qui ne s’est pas particulièrement engagé dans le mouvement du 25 janvier) : ce n’est pas la révolution qui ramène l’Egypte au temps des Mamelouks mais bien la contre-révolution, ceux qui sabotent ses espoirs, ou ceux qui laissent faire le sabotage…

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