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L’hiver au Caire ?

14 janvier 2012

C’est vrai, il fait très froid cet hiver. Enfin tout est relatif, mais dans la journée, le thermomètre peine à tutoyer les quinze degrés, et dès le soir venu, les pulls et les doudounes, les réchauds et les vins chauds s’imposent.

Mais l’hiver dont les médias français parlent c’est celui qui se serait abattu, après un printemps qu’ils n’avaient pas vu venir, et un été qui n’est jamais arrivé. Là, ils en sont sûrs, tous leurs thermomètres le disent : les pays arabes rentrent dans l’ère glaciaire et Moncef Marzouki doit rendre des comptes : qu’a-t-il fait depuis 30 jours et 30 nuits qu’il a le pouvoir ? Non mais des fois, c’est pas un autocrate en puissance qui va berner nos fins limiers politiques !

Outre que l’ère glaciaire précédente n’a pas fait beaucoup frissonner certains des donneurs de leçon de démocratie d’aujourd’hui, on est en droit de se demander quelles lunettes chaussent-ils pour aborder un phénomène aussi inédit ? Certes, de nos jours, Nadine Morano en un tweet peut en déclencher  mille autres qui, même critiques, ont l’heureux avantage de faire parler de sa personne, pourtant assez inintéressante. Certes, en quelques secondes, des ordinateurs de banques mondiales peuvent échanger des dizaines de milliers de contrats et provoquer, comme en mai 2010, une chute historique du Dow Jones.

Mais changer un pays, changer un ordre social, est-ce que cela ne mérite pas quelques mois, ou quelques années de patience… dans l’impatience ? Les mentalités évoluent-elles à la vitesse d’un clic ?

En tout cas, dans le froid et la patience, quelques centaines de juges égyptiens ont décidé de rappeler leur existence à un ministère de la justice qui a oublié que leur combat pour des élections transparentes en 2005 par exemple, ou en 2010, ou contre la corruption de certains de leurs confrères étaient devenu, depuis janvier 2011, un combat légitime. Le ministre actuel semble sourd à leurs demandes de réintégration et ils campent à tour de rôle (et en costard) devant le Conseil Suprême de la Justice depuis plusieurs jours. Leur slogan réclame, au nom du peuple, la purge des magistrats (corrompus) et la réintégration de ceux qui ont été victimes d’injustice.

Toujours dans le froid, mais qui plus est sans tambour ni trompette pour éviter que la maréchaussée n’arrive la première (ce qui fait que je n’ai pu encore y assister), les jeunes de la révolution, notamment ceux du 6 avril organisent des rencontres dans les quartiers populaires : un vidéo-projecteur, un mur, un mégaphone et une projection militante démarre sur les exactions de l’armée de ces derniers mois, sur l’injustice sociale persistante, puis un débat s’ensuit sur la nécessité de poursuivre la révolution. Avec concert ou non, ces rassemblements semblent rencontrer un très grand succès (pour ceux dont j’ai pu rencontrer des témoins) et montrent que les jeunes ont mesuré l’urgence d’aller vers leurs compatriotes les plus défavorisés pour lutter contre l’ignorance et la désinformation. Partout fleurissent des bombages comme celui ci-dessus, photographié nuitamment, « l’armée et l’assemblée appartiennent au peuple, pas l’inverse ».

Que ce soient les juges ou les jeunes, ou n’importe quel autre rassemblement dans le pays, tous se concluent sur la nécessité de poursuivre ce qui a été commencé le 25 janvier dernier. L’appel à célébrer pacifiquement le premier anniversaire de la révolution est maintenant soutenu par 54 partis et mouvements, auxquels s’ajoutent de nombreuses associations. La dernière à s’être ralliée (aujourd’hui) est celle des Soufis qui, par la voix du président de l’association des confréries, vient d’appeler à participer au rassemblement. La plate-forme des 54 partis et mouvements réclame, outre le transfert total du pouvoir à un gouvernement civil pour avril (donc l’achèvement de l’élection présidentielle à cette date), la libération de tous les activistes emprisonnés à l’heure actuelle, la fin des tribunaux militaires pour les civils, et l’établissement d’un salaire minimum et d’un salaire maximum (tiens, ce serait une bonne idée pour un programme électoral…).

Alors c’est vrai j’aurais pu commencer ce papier par vous raconter le truculent sujet d’examen qui a été donné dans des écoles secondaires du gouvernorat oriental : après une présentation des révolutionnaires comme « des corrompus », les élèves devaient commenter (positivement) les orientations du parti « de la liberté et de la justice », celui des Frères (édition papier d’al-Masry du 12/01).

Ou vous raconter cette histoire d’un quartier populaire du Caire où les salafistes, forts de leurs résultats électoraux, ont voulu instaurer des rues pour les hommes et des rues pour les femmes, histoire qu’ils ne se rencontrent pas.

Ou vous raconter, comme l’a encore fait la journaliste de France Inter ce matin (décidément, ce doit être une consigne rédactionnelle), ce que dit mon baouab de tout ça, ou les rancœurs de mon chauffeur de taxi, ou d’un guide francophone  (plus facile à traduire) …

Mais je ne sais pas pourquoi, dans un pays dont le peuple a réussi à faire sauter le couvercle de plomb de la dictature, qui vit une crise économique gravissime et qui a tellement à faire pour réussir le changement, j’avoue que j’ai une forte propension à regarder du côté de ce qui est en mouvement et qui construit. Cela n’empêche pas la lucidité et c’est une forte antidote à la résignation.

Ainsi, l’histoire des salafistes, qui aurait pu faire un joli buzz en occident à l’instar des manifs pro-niqab devant l’Université de Tunis, a une fin délicieuse (c’est peut-être pour ça qu’elle n’en fait pas, de buzz) : femmes en têtes, les habitant(e)s du quartier ont manifesté contre cette nouvelle loi et imposé à ces benêts de salafistes le retour à la normale.

Ce n’est pas parce qu’on vote salaf et qu’on porte un « fichu » – comme disait ma grand-mère- qu’il n’y a pas de neurones dessous. Connaître ce genre de détail (les neurones, je veux dire leur existence), éviterait peut-être de souffler inconsidérément le chaud et le froid, surtout le froid,  sur les révolutions arabes.

 

9 commentaires leave one →
  1. 17 janvier 2012 11:28

    Bravo pour cet excellent texte dans lequel encore une fois on apprend des tas de choses.

    Je sens néanmoins le développement d’une certaine tendance obsessionnelle à l’endroit de… Nadine Morano ?!…:))

    • snony permalink*
      17 janvier 2012 13:40

      c’est vrai. Insidieusement, elle devient ma référence en matière de c….rie.

  2. 15 janvier 2012 22:35

    Pour faire taire les oiseaux de mauvais augure, et surtout pour le plaisir, je reviendrai en avril au Caire, comme je le fais chaque année. Merci pour vos articles, toujours si pertinents, qui viennent compléter ce que j’apprends par mes amis égyptiens.

    • snony permalink*
      16 janvier 2012 23:34

      J’espère qu’on aura l’occasion de se rencontrer !

  3. Quevain permalink
    15 janvier 2012 16:46

    de quel droit l’ecrivain nous interdit de juger ? C’est un inquisiteur ? Quelles sont ses connaissances ? Pour qui se prend t il? Je crois qu’il veut nous apprendre a bien penser…. Y en a marre des donneurs de lecons a deux balles . L’Islam est une religion qui interdit le mariage d’une musulmane a un non musulman mais pas le contraire…..et apres l’auteur voudrait qu’on respecte des gens qui ont voté pour des partis qui interdisent l’égalité. Non non et 100* non !!!

    • snony permalink*
      15 janvier 2012 23:06

      L’auteure s’est relue attentivement. Il n’y a à aucun endroit de ses écrits un « interdit de juger ou de penser ». Il y a avis différent sur une situation qui ne se résume pas à la « nature » de l’islam, avis que j’essaye d’étayer avec quelques connaissances forcément partielles. Elle s’oppose par contre assez clairement aux jugements trop rapides et aux idées tellement répandues qu’elles ne sont plus interrogées. Pourquoi une telle colère quand il vous suffit d’un clic pour ne plus « recevoir de leçon à deux balles » ?

      • Quevain permalink
        16 janvier 2012 1:12

        excusez moi je me suis emporté

  4. Claire permalink
    14 janvier 2012 18:16

    Avec vos articles nous avons l’impression d’être au plus près de ce « qui est », et il est vrai que ce qu’on voit et entend dans les médias souffle le chaud et le froid, ça me mets souvent en colère. Ayant de la famille au Caire j’y suis sensible et je fais en sorte de pouvoir expliquer à mon entourage ce cheminement vers la démocratie qui demande du temps, du courage et de la détermination de ce peuple. C’est eux qui sont en premier ligne pas nous!
    Continuez à partager avec nous aussi ce qui se passe dans d’autres lieux.

  5. 14 janvier 2012 7:54

    Merci, à nouveau, pour ces nouvelles, inédites en France.
    J’ai été particulièrement intéressé par l’initiative militante rapportée dans les quartiers populaires. S’il vous est possible d’aller y voir et de nous en faire un compte rendu, ce serait formidable: c’est le genre de choses que l’on ne peut apprendre que par quelqu’un comme vous!

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