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Amour, gloire, beauté et envers du décor

24 janvier 2010

Une fois n’est pas coutume, j’ai laissé tomber Abu l Barakat deux soirs ce mois-ci pour aller au cinéma. Deux films égyptiens, aux antipodes l’un de l’autre qui n’ont sûrement pas le même budget, ni le même public mais qui, sur des modes totalement différents, disent beaucoup de l’Égypte aujourd’hui.

Mona Zaki

Ces deux films ont un point commun : la magnifique Mona Zaky en est la tête d’affiche.

Le premier a joué "à guichet fermé" dans le cinéma de ma rue où depuis l’aïd, j’entends chaque soir le responsable des entrées organiser la queue à l’aide d’un porte-voix tellement la foule est dense. On vient en bandes pour voir ce film, surtout des jeunes (mais ce pays est plein de jeunes, me direz-vous) et les commentaires vont bon train dans la presse. Un film à gros budget sans doute, avec de belles cascades et beaucoup "d’actions" comme on dit (page facebook du film ici).

Le titre "Les cousins" (ولاد العم) est sans équivoque : les cousins, ce sont les juifs pour les arabes (et réciproquement). L’histoire, absolument ahurissante, est la suivante. Mona Zaki (Salwa) est la jeune épouse d’un homme dont elle découvre après une dizaine d’années de mariage qu’il est en fait, un affreux agent du Mossad. Ce dernier organise leur "enlèvement" alors qu’ils sont en ballade sur le canal à Port Said avec leurs deux enfants, et Mona découvre rapidement que cet enlèvement a pour principal instigateur son propre époux (Daniel, joué par Charif Munir). Elle n’a pas le temps de dire ouf qu’elle se retrouve dans une prison dorée à Tel Aviv,

un splendide appartement l’attend mais aussi une rupture que son mari veut définitive avec l’Égypte. C’est alors qu’entrent en scène les services secrets égyptiens, en la personne d’un bel espion (Mustapha, joué par Karim Abd el-Aziz) qui a pour mission de récupérer, en terre d’Israël, la citoyenne égyptienne kidnappée et ses deux mouflets. Il n’y aurait que cela, ce serait déjà à dormir debout. Mais on va voir ces services secrets, pourvus d’équipements dont tout le monde penserait que seul Israël en a les moyens, se lancer dans une poursuite impitoyable, allant même jusqu’à entrer par effraction dans les locaux de l’administration centrale du Mossad (si, si !!!) pour récupérer des dossiers secrets. Le tout finit bien sûr, par une lutte au corps à corps entre l’égyptien et l’israélien (qui devient de plus en plus rouquin au cours du film). Ce dernier (en bas de l’affiche) est tellement barbare qu’il tente de tuer sa propre femme, mais heureusement Mustapha (en haut de l’affiche) l’en empêche, le massacre, et ramène tout le monde à la maison.

Esplantée j’étais !

La salle aussi. Mais pas tout à fait sur le même mode. Ce pays vit une schizophrénie aigüe sur la question palestinienne. Premier allié d’Israël dans la région, à la fois économiquement (l’accord sur le gaz que l’Égypte vend quasiment à perte à son voisin fait couler beaucoup d’encre) et militairement (la construction du mur de séparation destiné à isoler et affamer complètement les gazawis en est le dernier avatar). Dans le même temps une rhétorique officielle, aussi crédible que les "coups de sang" de Sarko contre les banquiers, travaille en permanence l’opinion pour laisser croire que les deux pays sont fondamentalement ennemis et tranquilliser un peuple désorienté par les choix de ses dirigeants. Une jeune et ravissante mère de famille trompée, et voilà une opinion rassurée sur le partage du monde : les méchants sont bien là où il faut.

Rien à voir avec le très courageux film de Yousry Nassrallah : "Raconte-moi Shéhérazade" présenté en avant première au Centre Culturel Français ces jours-ci par son auteur, Yousry Nassrallah, celui de "al-Madinat" et de "Bab el Shams". Mona Zaki y est animatrice d’un "talk-show" en vogue, sur une chaîne privée mais dont le succès et la liberté de ton politique font de l’ombre à son jeune époux, journaliste aux dents longues qui lorgne sur un poste de rédac chef dans un journal gouvernemental. Elle cède (par amour…) aux injonctions de celui-ci et décide de resserrer ses sujets sur la vie des femmes. Et c’est ainsi que, son talent et sa liberté de ton aidant, elle va faire encore plus de politique pourrait-on dire et provoquer de véritables séismes avec ses interviews intimistes qui emmènent le spectateur dans plusieurs histoires très crues.

Yousry Nassrallah au CFCC

Celle de cette femme, vivant maintenant en asile, qui raconte les marchandages et les clauses honteuses que son futur mari avait tenté de lui faire accepter en échange d’une vie d’ennui à ses côtés, celle de ces trois sœurs dont le père meurt en leur léguant sa quincaillerie … et le jeune garçon qui y travaille qu’elles se "partagent" sans le savoir (une histoire ressemblant beaucoup à une nouvelle de Youssef Idriss). Il est question de masturbation, de sexualité refoulée, de violence  dans les rapports familiaux, et surtout dans les rapports amoureux. Une violence mise en scène et donnée à voir. Une violence obscène.

Y. Nassrallah ne s’est pas étonné lors du débat qui a suivi, des questions agressives qui lui ont été posées, il faut l’avouer, essentiellement par des jeunes égyptiens masculins et de moins de trente ans. Une scène dans le métro montre Mona Zaki dans une tenue vestimentaire voisine de celle de l’affiche et qui subit les regards des autres femmes de la rame, toutes voilées voire niqabées… et c’est la religion que l’on met en cause. Les scènes de violence, notamment celle de la fin du film où le mari de Mona la tabasse à mort lorsqu’il perd tout espoir d’obtenir son poste de caniche gouvernemental, et qu’elle se produit à l’écran, couverte d’ecchymoses : vous contribuez à donner l’image d’un homme arabe violent. Nassrallah ne se démonte pas, interpelle et revendique un cinéma qui n’est pas là pour faire des cadeaux, ni pour faire du réalisme à la soviétique, mais qui déforme pour donner à entendre.

Ce qui rassure ici, c’est qu’on n’est pas en Arabie Saoudite : il y a une vie et une création débordante, et une société où les conflits sont énoncés, même si le prix en est parfois une répression sanglante. Une société pleine de contradictions qui explosent dans tous les sens. C’est peut être là son seul espoir.

3 Commentaires leave one →
  1. henriplande permalien
    26 janvier 2012 14:58

    Merci pour ces résumés qui donnent vraiment envie de voir ces films. … moi aussi, je surveillerai "Femmes du Caire".

  2. 31 janvier 2011 16:20

    Le film est sorti en france sous le nom de "Femmes du Caire". Il faudra que je pense à le voir, en DVD surement maintenant.
    Merci pour ces résumés.
    Et comme mon commentaire vient tardivement après ce post, donc après une semaine de manifestations (révolution devrais-je dire?), j’envoie au peuple égyptien tout mon courage pour se battre et gagner sa liberté.

  3. 25 janvier 2010 22:59

    Je comprends ton esplantation…

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