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séquence tourisme

Enfin en ligne, les photos de l’excursion en Haute-Egypte avec les copains de chicokids le mois dernier : al-Uqsur, Aswan, Abu Simbel et retour sur le Nil par Edfu et Kom Ombo.

On a beau avoir vu ça en images, reportages et documentaires en tout genre, ça reste terriblement impressionnant d’être devant.

Surtout ce déluge de signes… même qu’ils écrivaient partout sur les murs ces égyptiens !

Depuis la grève générale du 6 avril la tension n’a cessé de monter en Egypte et tout laissait penser qu’un grand mouvement était en préparation pour ce 4 mai, jour anniversaire de Mubarak (80 ans).

  • Tout d’abord la grossièreté des mensonges d’état pour démontrer qu’il ne s’était rien passé le 6 : reportages mensongers à la télévision montrant une “vie normale”, (jusqu’à la météo qui a menti ce jour là annonçant un soleil radieux alors que le Khamsin déversait des tonnes de sable sur la ville). On a appris par la suite (Al-Yom Al-Misry) que la sécurité avait été jusqu’à modifier le débit des trames de metro pour qu’elles apparaissent moins vides.
  • Mais surtout la répression incroyable qui s’est abattue sur toutes les personnes engagées dans ce mouvement : arrestation de Georges Ishaq (Kefayya), des jeunes ayant lancé l’appel sur Face-Book, de nombreux militants politiques ou syndicaux, sans compter les trois morts de Malaha, les centaines de blessés par les matraques de flics dans cette ville du delta, et des centaines d’autres arrestations partout dans le pays. En vertu de l’état d’urgence, toujours en vigueur depuis 1981, les personnes peuvent être inculpées sans procès pendant de longues semaines. La sécurité nationale avait donc largement mis à profit ce long mois pour “préparer” cette journée du 4 mai à sa manière.

Et avec résultat pourrait-on dire puisqu’hier, contrairement au 6 avril, le métro semblait aussi rempli que d’habitude, les embouteillages aussi nombreux…Mais ce n’est qu’une lecture apparente : vu le nombre de personnes qu’il a fallu arrêter ou museler d’une façon ou d’une autre, Mubarak sait parfaitement que ce pays est au bord de l’explosion. L’inflation galopante, la crise alimentaire qu’il ne sait pas juguler plongent dans une misère noire des millions d’égyptiens. Mubarak a donc été obligé d’en faire un peu plus : il a annoncé la semaine dernière une hausse de 30% des salaires de fonctionnaires, et l’octroi de 15 millions de cartes d’approvisionnement supplémentaires !


La dernière fois qu’en France, les fonctionnaires ont gagné 30% d’augmentation de salaire, ça doit remonter …à 68 non ? Certes, il va falloir sans doute encore beaucoup d’efforts pour que cette annonce devienne réalité, mais à elle seule elle est, dans ce pays sans institut de sondage et où la peur empêche une véritable expression, un excellent thermomètre du mouvement social qui prend forme.

Fitna II

La manipulation de l’extrême droite européenne (voir billet de la semaine dernière) est tellement grossière que nous pourrions nous contenter de hausser les épaules…face à un tel vomi, on se retourne, on tire la chasse d’eau, on essaie d’oublier. Le public visé n’est pas l’ensemble des musulmans : sauf les plus radicaux d’entre eux qu’on espère ainsi exciter davantage ; il n’est pas non plus l’immense majorité des européens, sauf les plus xénophobes d’entre eux qu’on espère mobiliser davantage. Mais à l’arrivée, la fiction d’Huntington finira peut-être par devenir une réalité ; en tout cas, G. Wilders aura tout fait pour. Comme Redecker en France, on pourrait lui offrir en remerciement une chaire de philosophie, au CNRS ou à l’ENS…

L’affaire Aristote

Car la rhétorique de certains courants universitaires, si elle semble plus raffinée au premier abord n’en est pas moins consternante, mensongère et dangereuse. Dans un article du Monde des livres de début avril, on pouvait lire une présentation partisane et complaisante du dernier ouvrage de Sylvain Gougenheim, prof à l’ENS de LYon, “Aristote au Mont Saint Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne” , présentation qui se concluait ainsi : “contrairement à ce qu’on répète crescendo depuis les années 1960, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l’islam. En tout cas rien d’essentiel. Précis, argumenté, ce livre qui remet l’histoire à l’heure est aussi fort courageux.”

Depuis, beaucoup d’encre a coulé. Telerama s’est fait l’écho d’une pétition d’un très grand nombre de collègues de Gougenheim, et surtout a publié un excellent papier d’Alain De Libera, prof à l’Ecole pratique des hautes études. Une cinquantaine d’universitaires, historiens et philosophes des sciences, ont écrit à l’initiative d’Hélène Bellosta un texte intitulé “Prendre de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles ou comment refaire aujourd’hui l’histoire des savoirs“, texte que Libé vient de faire paraitre dans Rebonds sous le titre : “Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique“. Libé du 30 avril a aussi fait une lecture critique du bouquin. Le Figaro lui, décroche ses félicitations à l’auteur pendant que le Herald Tribune émet des réserves. P. Assouline sur son blog a fait un papier rappelant les détails de l’affaire. Enfin l’auteur a fait paraitre une mise au point dans laquelle il s’enfonce encore plus bas, dans le Monde des livres du 27 avril. Bref, si les éditions du Seuil semblent avoir renoncé à une relecture scientifique des ouvrages de leur collection “L’Univers Historique” elles n’ont peut être pas renoncé à faire un bon coup commercial avec cette polémique.

chrétien > arabe > musulman = ennemi

L’argument (si on peut dire) de Gougenheim qui m’a fait immédiatement penser à Fitna est celui selon lequel, le premier grand traducteur des textes grecs à la Maison de la Sagesse, Hunayn Ibn Ishaq (IXème siècle), était syriaque et chrétien.

Pour l’auteur, cela prouve que ce n’est pas à la civilisation islamique que l’on doit cette transmission…Pour un historien de ce niveau, confondre civilisation islamique avec un ensemble homogène de musulmans est assez consternant, tout comme l’égalité chrétien = occidental, qui ferait de cette particularité religieuse une priorité sur l’arabité du dit Hunayn : arabe mais chrétien, donc du côté de l’occident. Pour un prosélyte d’une religion née à Béthléem, c’est un peu court, non ? Sauf à vouloir défendre à son tour que la religion musulmane par nature, est antinomique à la culture occidentale… ce que d’autres passages de son bouquin ou ses interventions sur le site nauséeux d’Occidentalis confirment s’il en était besoin : “Pour que la France ne devienne jamais une terre d’Islam“, en est la bannière… On l’aura compris, on est loin d’une approche scientifique de la genèse des savoirs, mais très près des insultes et de la xénophobie de l’extrême droite hollandaise.

vous avez dit culture …?

J’avais eu l’occasion de rencontrer dans un cadre syndical, M. Fumaroli, DE l’Académie française, professeur à la Sorbonne, à qui le ministère de l’Education Nationale avait demandé de piloter la réflexion sur le pilier 5 du socle commun de connaissances actuellement en vigueur, pilier dit de “la culture humaniste”. Fort de ses connaissances sur Fénelon et l’art de la rhétorique du XIIème siècle, ce vénérable personnage n’avait pas le moindre doute sur ses compétences à réfléchir à des contenus de programme pour des élèves de collège du XXIème siècle. Alors que nous critiquions la conception européocentrée (une Europe se résumant à la France, l’Italie et la Grèce) des références culturelles qu’il prônait pour nos collégiens, sa réponse fut consternante : «Je vous arrête ! Ce n’est pas à nous de nous adapter à nos hôtes mais à eux de s’adapter à nous », « Tahar Ben Jelloun est un très mauvais écrivain », et il ne s’agit pas de faire croire aux élèves « qu’il est équivalent à Flaubert ». C’est donc bien un mouvement d’idées qui frappe l’Université française, comme le reste de sa société. Que ce soit au nom de la culture qu’un tel mouvement ait lieu n’a rien d’étonnant.

Lors d’un colloque à l’Université du Caire sur le thème culture grecque/culture arabe, (eh oui, je fais de l’auto-citation, je vais finir pire que Fumaroli…) je m’étais sentie obligée de rappeler en conclusion que la culture “classique”, n’a jamais constitué par nature, un antidote au fascisme. Pour ne prendre qu’un seul exemple, les officiers nazis étaient en majorité des gens très cultivés et bon nombre d’entre eux connaissaient à fond « leurs classiques », notamment grecs.

Quel rapport avec le mouvement des projectiles ?

Notre espoir est dans le partage de l’aventure humaine et du mouvement des idées au sein des cultures, passées ou contemporaines. A condition d’éviter deux écueils : une lecture identitaire bien sûr, mais aussi une lecture œcuménique qui amènerait à conclure que tout est dans tout et qu’aujourd’hui est la continuité d’hier. Il s’agit donc de lire dans la rencontre des cultures, « toutes hybrides » disaient E.W. Saïd, mais aussi « extraordinairement différenciées » ce qui a pu amener à construire des ruptures fécondes.

D’ailleurs, en épistémologie de la physique dont je m’occupe à temps perdu, le geste créateur des physiciens-philosophes emprunte plus souvent aux lisières entre ces cultures qu’à leur identité…

Fitna

La rhétorique nous est maintenant bien connue, à tel point que nous pourrions finir par nous y habituer. Heureusement pourrait-on dire, que ce député hollandais d’extrême droite a eu l’idée de la pousser …jusqu’à la caricature.

Geert Wilders, c’est son nom a imaginé (sans trop se cramer les neurones, on espère pour lui) un plan de montage assez simpliste pour un court film qui fait recette sur le net : un verset du Coran est mis à l’écran, traduit approximativement en anglais, puis des images chocs sont simplement apposées, sans commentaire, sans explicitation des sources : on joue sur le sentiment commun, voire la peur commune et l’émotionnel, en tout cas pas sur l’intelligence ni sur l’esprit critique.

Le film -que chacun peut trouver en allant sur les sites habituels (je ne fais pas de lien) - tricotte ad libitum la ficelle. Exemple : la sourate 8 qui cite Mohamed disant en gros “Prépare-les pour organiser la terreur dans le cœur des ennemis d’Allah“, est suivie immédiatement par des images d’avions tombant sur les tours jumelles, puis se mêlent des images d’une gamine de 3ans et demi à qui on fait réciter des propos antisémites avec des scènes d’otages égorgés… C’est à vomir.

Les extraits de la présentation par l’auteur lors de la conférence de presse de lancement, sont abondamment commentés dans la presse égyptienne, malgré une actualité plutôt agitée. Sans pudeur G.W. avance :

  1. “les opérateurs du site Life Leak qui a lancé le film ont tellement reçu de menaces qu’il a fallu le retirer ; c’est très triste pour la liberté d’expression mais la vie des employés compte avant tout” (aucune preuve de ceci n’est fournie, -même si on sait que cela a eu lieu dans d’autres situations dramatiques- on se souvient aussi de Redecker qui nous a fait le coup en France, jusqu’à ce qu’on découvre que les menaces et “fatwa” se résumaient à un email, envoyé par un petit employé des Postes).
  2. je n’ai rien contre les musulmans, mais leur culture est très éloignée de nous et ils sont en train de submerger la nôtre“. Le fameux “concept” de choc des civilisations, dont tout l’occident bien pensant s’est emparé (de gauche à droite) a ceci de pratique c’est qu’on se sent dispensé de toute argumentation.
  3. la liberté de culte est fondamentale, mais parmi les religions il y en a une qui, par nature, porte la violence en elle, c’est l’Islam. La preuve se trouve dans les pages mêmes de son livre.
  4. c’est au nom de la liberté d’expression et d’opinion que je fais ce film, liberté dont la défense s’identifie complètement à notre culture” ; la preuve : ils sont contre !

Le comble, fait remarquer le journal “El-Masry el-Youm” c’est que c’est au nom d’une loi contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme que le gouvernement hollandais a pris la défense de ce torchon (le qualificatif est de moi). Or l’amalgame permanent qui y est fait arabe = musulman = terroriste = ennemi de notre civilisation est 1/ de l’antisémitisme au sens pur (puisque les arabes font partie des peuples sémites) 2/ du racisme pur et dur, désignant à la peur et à la haine toute une partie de l’humanité, assimilant des peuples et leur religion (majoritaire) aux actes de terreur que tout le monde connait.

“Comment expliquer”, ajoute Samer Al-Nagar dans ce journal, “que la liberté d’expression occidentale légitime une telle propagande raciste, mais interdit par exemple, la diffusion de la chaîne Al-Manar en France, sous prétexte qu’elle est antisémite ? Comment expliquer le déchainement de haine qui a eu lieu en Europe, suite à l’interview d’un Cheikh marocain (Khalil Al-Maymony) - à Roterdam- à qui on demandait ce qu’il pensait de l’homosexualité, et qui a fait l’objet de plaintes indénombrables parce qu’il avait répondu que c’était pour lui “une maladie qui menace la survie de la société“. Pourquoi cette opinion est-elle condamnable alors que l’anti-islamisme primaire ne l’est pas ? Pourquoi l’insulte de notre Prophète, -la prière et le salut sur lui-, doit-elle être permise par cette liberté d’expression alors que dans le même temps, toute critique des juifs et de ce qu’ils font en Palestine est interdit ?”

Il y a à boire et à manger dans cet argumentaire. Par exemple l’homophobie à la fois hégémonique et officielle, de la société égyptienne (encore 5 homosexuels jettés en prison la semaine dernière) exige pour le moins qu’un papier évoquant la question et condamnant les images stéréotypées, la condamne elle aussi. Sans compter que l’on peut faire un argumentaire contre les insultes aux musulmans sans se sentir obligé de faire suivre systématiquement le mot “prophète” de “la prière et le salut sur lui“.

Mais pour l’essentiel, la question qui est posée à l’occident (si tant est que ce soit une entité homogène) est terrible : comment osons-nous nous présenter comme les chantres de la liberté d’expression alors que celle-ci ne peut pas s’appliquer dans les faits, à la critique d’Israël et de sa politique impérialiste, colonialiste, et discriminatoire envers le peuple palestinien ? Pourquoi dans les faits une insulte collective de tous les musulmans les assimilant à des meurtriers est-elle possible alors que cela relève de l’amalgame raciste ?

Fitna voulant dire (entre autres) schisme, un jeune répondant au pseudo de falsafa (philosophie en arabe) a fait un anti-fitna sur le même site de diffusion. La réponse était facile : s’il suffit d’extraire les pages d’un livre écrit il y a plus de mille ans de leur contexte, pour leur faire dire quelque chose de la réalité d’aujourd’hui, la Bible peut largement faire l’affaire, apposée à des images des crimes commis en Irak, en Afghanistan par les partisans du “Camp de Jesus“(1), dont de larges extraits illustrent le film. Mais il a l’intelligence d’ajouter à la fin qu’il ne croit pas un instant que les propos sanguinaires qu’il a pu y trouver caractérisent la religion concernée et l’ensemble de ses pratiquants.

Cela mériterait bien que Falsafa soit élu député. Malheureusement s’il est citoyen d’un pays arabe, il a peu de chances d’être élu, voire de voter. Alors que nous européens, nous avons de plus en plus d’élections,… et de plus en plus de députés d’extrême droite.

Il faudrait peut être réfléchir à deux fois avant de balancer à la figure de tous les peuples opprimés du monde notre “modèle de démocratie et de libertés”, tout en piétinant les valeurs qui les fondent. Les modèles de société, faut-il le rappeler, n’ont pas réussi à transformer le monde. On pourrait même dire qu’ils ont constitué dans l’histoire un puissant empêchement à le rêver, individuellement et collectivement. C’est peut être même pour ça qu’un député d’extrême droite, à l’instar des vautours de la Maison Blanche, se délecte d’une telle pratique…

(1) Jesus Camp, sorti en 2007 et réalisé par Heidi Ewing et Rachel Grady : documentaire sur les évangélistes américains.

Marcel Khalifa

Mardi dernier le parti Tagammo’ fêtait ses trente ans, ainsi que ceux de son journal “Al-Ahaly”. Ce parti est un parti de gauche, d’inspiration marxiste, laïc, et son président Rifa‘t al-Sa‘îd est très populaire ici. Il reste un des rares partis de gauche avec des représentants élus (2 députés, et 1 sénateur) même si leur nombre est en sérieux déclin. Profondément opposé au régime d’une part, et aux “Frères” d’autre part, ce parti et ses militants ont payé de leur personne un combat qui n’a rien de simple dans un pays ravagé par la misère et où les fondamentalistes surfent sur le désespoir.

Pour l’occasion, le Tagammo’ avait invité Marcel Khalifa, chanteur et joueur de oud libanais, chantre de la lutte des palestiniens et plus généralement du combat pour la liberté des peuples arabes. Khalifa a notamment mis en musique un grand nombre de poèmes de Mahmoud Darwish, dont celui qu’il chante sur la video que j’ai réussi à faire (en douce). Récemment invité au festival de Carthage avec Darwish justement, Marcel avait déclaré devant un parterre de ministres tunisiens “Je chante ce soir pour tous les arabes qui sont dans les prisons israéliennes, mais aussi pour tous les arabes qui sont dans des prisons arabes“…ce qui ne lui avait pas valu les félicitations de ses hôtes, malgré son titre d’ambassadeur de l’Unesco pour la paix…

Marcel Khalifa et ses musiciens élaborent une musique radicalement contemporaine, d’inspiration arabe bien sûr mais sans concession et très inventive. Il fait partie de ces musiciens qui ont choisi de ne pas s’endormir sur leur succès, même lorsqu’il est immense, et de réinvestir le crédit dont ils jouissent pour étonner les oreilles de leurs auditeurs. On peut en lire plus sur son site et écouter des extraits de son dernier titre “Taqassym” en ligne.

Pour la petite histoire nous étions un certain nombre à chercher des places pour ce concert depuis un mois. La colle des affiches l’annonçant n’était pas encore sèche qu’il n’y avait plus de places à vendre au siège du parti Tagammo’, près de Talaat Harb, où j’étais allée avec un ami. Tout était vendu et aucun piston ne permettait d’en dégoter. J’ai donc décidé une heure avant le concert de tenter ma chance devant l’Opéra en espérant une désaffection de dernière minute. Bingo : deux responsables du parti attendant un troisième m’ont refilé une place quand ils ont su que leur copain ne venait pas. En plus d’être très sympas, ces deux bonshommes qui avaient chacun quelques années de prison égyptiennes au compteur m’ont beaucoup appris sur leur parti et sur l’histoire contemporaine égyptienne.

Reportage du journal Al-Badil du 15 avril, à l’hôpital de Mahalla.

Sans commentaires.

Extrait du Badil, journal indépendant daté du 12 avril :

Trente femmes appartenant aux familles des personnes incarcérées dans la ville de Mahalla el-Koubra, ont entamé une grève illimitée de la faim, et se sont installées devant le commissariat principal de Mahalla, pour exiger la libération des prisonniers. La municipalité les a déplacées au camp militaire à cause des rassemblements pour la prière et en prévision du déclenchement de manifestations. 3000 ouvriers de la compagnie de teinturerie Nasser ont reconduit leur grève mardi dernier ainsi que les 1200 ouvriers de la compagnie égyptienne de textiles protestant contre l’absence d’égalité avec leurs collègues de la société Misr Fillages et Tissages(1). Les familles des prisonniers ont bloqué la route devant le commissariat principal de Mahalla, dimanche soir dernier, exigeant des informations sur les lieux de rétention de leurs enfants ainsi que leur libération immédiate. 700 citoyens parmi les gens de la région se sont portés solidaires. La sécurité a utilisé les lances à incendie des voitures de pompiers pour disperser le rassemblement“….

Le monde entier a vu les images des émeutes souvent violentes à Mahalla ces derniers jours. Voitures incendiées, magasins dévastés, écoles mises à sac…Les ouvriers, notamment des industries textiles de cette région, en lutte depuis des mois pour des augmentations de salaires, ne sont sûrement pas les auteurs de ces saccages dont ils seront les premières victimes. Mais la recette est aussi éculée ici qu’ailleurs…

Ces manifestations ont fait un mort (un jeune de quinze ans) et plus de 200 blessés dont certains ont été photographiés par la presse ligottés par des menottes à leur lit d’hôpital. Il faut dire que les forces de sécurité ne se sont pas contentées des lances à eau mais ont aussi utilisé les gaz lacrymo, les balles en caoutchouc et réelles, et leurs matraques bien sûr.
Plus de 300 manifestants ont été incarcérés. Bon nombre de ces personnes arrêtées étaient de jeunes hommes ou des adolescents. Ils ont été placés en détention pendant quinze jours en attendant l’enquête sur les accusations de “complot visant à organiser des manifestations violentes et des grèves“, selon la formule consacrée ici. De nombreux journalistes ayant couvert les évènements ont été arrêtés, 9 ont été relâchés hier.

Mahalla El Koubra, ville du Delta à 120 km au Nord du Caire
Agrandir le plan

est le Billancourt de l’Egypte : quand cette ville éternue, c’est toute l’Égypte qui s’enrhume. La comparaison vaut à plus d’un titre :

  • la concentration ouvrière y est exceptionnelle, 75 000 ouvriers pour la seule industrie textile dans l’agglomération.
  • de nombreuses usines de Mahalla appartiennent encore, malgré la déferlante des privatisations, au secteur public : le nombre d’ouvriers d’Etat dans le pays est cependant passé de plus d’un million en 90 à 400 000 environ aujourd’hui.

Les mouvements de protestations de la fin 2006 par exemple, avaient commencé par la grève de 27 000 ouvriers de Ghazl El-Mahalla, usine de textile appartenant au secteur public. Elle a été suivie par celle des ouvriers des Teintureries Al-Mahalla, ensuite ce sont les ouvriers de Ciment Hélouan et Ciment Tora, usines à capital privé, qui ont pris le relais. Puis ceux des cheminots réclamant que les conducteurs physiquement inaptes à leur fonction touchent leurs primes en intégralité. Dans tous ces cas, l’Etat et les administrations des usines ont dû céder aux revendications. Durant l’année 2006, il y a eu ainsi 259 mouvements de protestations ouvrières selon les ONG et ce nombre serait passé à 700 en 2007 !

Si les “partenaires” de l’Egypte (les U.S.A. et Israël) ont beaucoup poussé cette libéralisation économique, il semble qu’ils aient été moins virulents concernant la liberté syndicale. Selon la loi de 1995, il est interdit de créer plus d’un syndicat ouvrier par corporation et “l’Union générale des syndicats des ouvriers” est une pseudo organisation complètement inféodée au régime. Malgré cela, le combat des ouvriers de Mahalla force l’admiration et ils ont su résister ces derniers temps à de nombreuses tentatives de division. “On n’a rien à perdre” disent-ils tous. Les 300 guinées qu’ils gagnent par mois ne leur permettant plus d’acheter même le pain pour leur famille, le gouvernement égyptien ferait bien de mesurer la profondeur du mécontentement avant que tout ne s’embrase. Il y a des images qui ne trompent pas comme ce film tourné à Mahalla et diffusé sur Youtube, où, contrairement au renversement de la statue de Saddam à Bagdad il y a 5 ans, personne ne tire les ficelles au sens propre comme au sens figuré.

Une nouvelle grève générale se prépare pour le 4 mai, jour de l’anniversaire de Mubarak. Les jeunes activistes qui avaient lancé la précédente depuis le site Facebook ont certes été arrêtés la veille du 6 avril (notamment la jeune égyptienne Isra Abd El-Fattah qui se trouve avec d’autres militantes à la prison pour femmes de Qanatter, en attendant elle aussi une enquête pour “complot visant à organiser des manifestations violentes et des grèves“). Mais d’autres ont pris le relai pour ce nouvel appel.

L’inconnue reste l’engagement des forces organisées de ce pays, partis politiques et mouvements associatifs, pour construire à partir de cette vague de mécontentements de réelles perspectives de changement politique …

A suivre.

(1) A la veille des élections municipales du 8 avril, le Premier ministre Dr. Ahmed Nazif, accompagné de cinq ministres s’est invité dans cette usine de Mahalla pour promettre un demi-mois de salaire de prime aux ouvriers… Ces élections n’étaient pourtant pas menaçantes vu que le pouvoir avait éliminé par des invalidations ou des arrestations massives pratiquement toutes les forces d’opposition. Mais il fallait tenter de sauver au moins une participation (dont on ne connait d’ailleurs pas le véritable chiffre, les ONG l’estimant à 10%).

Ma voilà partie par une après midi de printemps cairotte, pour la deuxième fois, acheter les billets de train du groupe Chiccokids qui sera en villégiature ici dans 15 jours. Les billets de train Le Caire-Alexandrie ne s’achètent que deux semaines maximum avant le départ - c’est pourquoi je revenais, mais à mon arrivée au guichet réservé aux touristes, j’apprends l’existence d’une clause supplémentaire pour les groupes : il faut rédiger une demande au directeur de la gare, sur papier libre.

Avec l’aide de l’employée, je rédige donc cette lettre qui me permet d’être prise en charge ensuite par le planton de l’office du tourisme. Nous nous rendons au guichet mais le préposé ne peut pas nous fournir de billets sans une validation de la dite lettre. Direction le bureau d’un chef, en haut d’un escalier périlleux, pour faire valider la demande. Pas si simple ! Le chef en question m’annonce qu’elle n’est pas recevable. Après palabres et discussions, je finis par comprendre qu’il existe une solution : c’est de m’engager par écrit à ne pas changer les dates du voyage. Qu’à cela ne tienne, voyant le temps passer, je signe, en français et en arabe l’engagement susdit.

Mais ce n’était en fait, que le laisse-passer pour accéder à la case suivante : trouver les places demandées dans le train demandé. Toujours en compagnie de mon planton, au demeurant très gentil, nous traversons toute la gare Ramses pour monter dans les étages. Là, nous enfilons un couloir de 300m de long, plein de bureaux dans lesquels des employés par groupes de 4 ou 6 prenaient le thé et regardaient la télé. Nous arrivons enfin au bon bureau mais nous en croisons sur le pas de la porte les employés, tous prêts à débaucher. Eh oui, on ne voit pas le temps passer avec les égyptiens et il est déjà 5h ! Nous réussissons à force de palabres à retenir le dernier qui veut bien s’occuper de nous, décroche son téléphone… et après plusieurs appels, nous annonce qu’il n’a pas de places pour nous sur ce train, mais qu’en retournant voir le précédent chef….

Ce que nous faisons immédiatement. Mon planton décidément très sympa me conseille sur le chemin du retour de piquer une grosse colère et d’exiger qu’ils me trouvent de suite les places. Il ne fallait pas me pousser beaucoup et je me mets à sortir quelques noms d’oiseaux (je commence à en connaitre). Le chef change un peu de ton, et essaye de me démontrer sa bonne volonté. Mais alors un autre chef arrive - de quoi il se mêle celui-là - pour m’annoncer que le train de 8h du mat est réservé … aux égyptiens. Ce qui n’est bien évidemment pas vrai. Là j’explose et nous obtenons un coup de fil pour le planton du guichet qui accepte enfin d’éditer les fameux billets.

Trois heures trente se sont écoulées et je ferais bien la bise à mon planton si ce n’était les coutumes locales, tellement je suis soulagée. La gare grouille de milliers de personnes, voyageurs et employés. Elle a beau être immense, elle semble comme de nombreux lieux publics sous-dimensionnée tellement cette ville est peuplée. De nombreuses personnes qui travaillent au Caire habitent dans le delta où les loyers sont bien moins chers ce qui fait que vers 6h, c’est c’est le rush. Sans compter qu’à l’heure de la prière, les tapis s’étalent dans l’entrée en direction de la Mecque bloquant ainsi l’essentiel du passage (des fois qu’on ne comprendrait pas qu’il faut admettre la religion comme appartenant au domaine public…).
Ce qui fait que la gare Ramses est un des points névralgiques comme on dit de la capitale. Lorsqu’à la fin du mois de janvier, ses employés se sont mis en grève, cela a fait un joyeux bordel. Les 500 contrôleurs ont cessé le travail complètement pendant 10h, bloquant ainsi tous les trains. Ils s’opposaient à une nouvelle loi qui faisait passer le prix de l’amende pour défaut de billet de 50 piastres à 10 LE (une multiplication par 20). Les contrôleurs, sachant très bien qu’ils ne pourraient jamais rançonner ainsi les voyageurs (qui n’en ont pas les moyens) et donc qu’une partie de leur salaire volerait en fumée (parce qu’ils semblent payés au chiffre) ont donc exigé, et obtenu l’annulation de la mesure.
Comme quoi, il y a des pays où les luttes (y compris celles des cheminots) payent ! :)

revue de presse

Le khamsin semblait hier être seul à souffler dans les rues du Caire. Ce vent du désert qui dure 50 jours entre mars et avril et qui porte un sable jaune et très fin donnait une couleur étrange à la ville dont les rues étaient vides comme un vendredi.

Il faut dire que la journée avait été préparée avec soin : ordre à tous les fonctionnaires, même ceux en vacances, d’être au poste dimanche dès la première heure, arrestations de “dizaines” (personne ne sait le nombre, 150 dit l‘AFP, 200 dit le site Aloufok,) de responsables politiques (celui du parti socialiste), syndicaux, de journalistes (Mohamed Abd el Qudous), de bloggers (Mohamed el-Sharqawy) dans la nuit de samedi à dimanche, débarquement dès l’aube de tout ce que l’Égypte compte de flics, militaires, et mukhabarat dans tous les points susceptibles de devenir lieux de rassemblement, quadrillage de la ville par un nombre impressionnant de “paniers à salade” …

l'opposition entre un étudiant de l'Université d'Hélouan au micro de son mégaphone et un officier de la sécurité.

Malgré tout de nombreuses personnes avaient décidé de ne pas aller au travail, à l’école ou à l’université : le métro (dont les conducteurs étaient tous réquisitionnés) était bien vide ce dimanche matin. Quelques manifestations ont pu avoir lieu comme celle des avocats près de Rhamses, celle des étudiants socialistes à l’Université…Heureusement tous les bloggers n’ont pas été arrêtés et on trouve de nombreux témoignages sur le site Arabist, un reportage photo complet sur le site “Ici le Caire. A Mahalla, dans le delta, les ouvriers du textile eux ont réussi à se rassembler et à manifester, mais la police a chargé et des dizaines de personnes ont été blessées.

Impossible donc de chiffrer quoique ce soit de ce mouvement. Mais les analystes ne s’y trompent pas : c’est bien la première fois (depuis la révolution de 1919 selon al-Badil) qu’un tel appel à la grève générale a lieu dans le pays et en soi, cela montre la force des autres vents qui soufflent sur l’Égypte.

appel à la grève

إتفقت كافه القوي الوطنية في مصر علي
أن يكون
يوم 6 إبريل
يوم إضراب عام في مصر
يوم 6 إبريل
خليك قاعد في البيت أو شاركنا فى الميادين العامة
أوعي تنـــــــــزل لكن شاركنا
ماتروحشي الشغل
ماتروحشي الجامعه
ماتروحشي المدرسة
ماتفتحشي المحل
ماتفتحشي الصيدليه
ماتروحشي القسم
ماتروحشي المعسكر
عايزين مرتبات تعيشنا
عايزين نشتغل
عايزين تعليم لأولدنا
عايزين مواصلات أدمية
عايزين مستشفيات تعالجنا
ايزين دواء لأطفالنا
عايزين قضاء منصف
عايزين أمن وأمان
عايزين حرية وكرامه
عايزين شقق للعرسان
مش عايزين رفع أسعار
مش عايزين محسوبيه
مش عايزين ظباط بلطجية
مش عايزين تعذيب في الإقسام
مش عايزين أتاوات
مش عايزين فساد
مش عايزين رشاوي
مش عايزين إعتقالات
مش عايزين تلفيق قضايا
قول لأصاحبك مايروحوش الشغل همه كمان وخليهم يدخلوا الإضراب
)
حزب العمل المصري- حركة كفاية - الإخوان المسلمين - حزب الكرامه - حزب الوسط - حركة موظفي الضرائب العقاريه - عمال غزل المحلة - حركة إداريي وعمال القطاع التعليمي - نقابة المحامين - حركة أستاذه الجامعات(

6أبريـــــــــــــــــل
أضراب عام في مصر سلمي
أبعت رسايل لخمسة من أصحابك
ولو كل واحد بعت لخمسة
في ظرف يومين البلد كلها حتعرف
بالموبايل
بالأرضي
بالأيميلات
أو حتي رسايل عالشات في قنوات التليفزيون
أنسخوا رسالتنا وأبعتوها تعليق على كل المقالات ألي بتقروها
بيكوا وبينا البلد دي حتتغير أنشاء الله

المسيحين مع المسلمين لصالح مصر

يالا يامحمد يالا يامينا مصر مش هتتغير إلا بإيــــدينـــــــا

Toutes les forces nationales en Égypte

sont d’accord pour que

le 6 avril

soit un jour de grève générale en Égypte

le 6 avril

reste assis à la maison ou participe avec nous sur les places publiques

N’abandonne pas et participe

Ne va pas au travail

Ne va pas à l’université

Ne va pas à l’école

N’ouvre pas le magasin

N’ouvre pas la pharmacie

Ne va pas au commissariat

Ne va pas à la caserne

Nous voulons des salaires pour vivre

Nous voulons du travail

Nous voulons de l’éducation pour nos enfants

Nous voulons des transports humains

Nous voulons des hôpitaux pour nous soigner

Nous voulons des médicaments pour nos enfants

Nous voulons une sécurité et une protection

Nous voulons de la liberté et de la dignité

Nous voulons des appartements pour les jeunes mariés

Nous ne voulons pas d’augmentation des prix

Nous ne voulons pas de favoritisme

Nous ne voulons pas des officiers agressifs

Nous ne voulons pas de torture dans les commissariats

Nous ne voulons pas être rançonnés

Nous ne voulons pas de corruption

Nous ne voulons pas des dessous de table

Nous ne voulons pas d’arrestations

Nous ne voulons pas des faux procès

Dis à tes compagnons de ne pas aller au travail eux non plus,

et fais en sorte qu’ils rejoignent la grève

(Parti des travailleurs égyptien, Mouvement Kefayya (ça suffit !), Les Frères Musulmans, Parti de la Dignité, Parti du Centre, Mouvement des fonctionnaires des taxes immobilières, Ouvriers de l’industrie textile, Mouvement des personnels administratifs et ouvriers de l’éducation, Syndicat des avocats, Mouvement des professeurs d’université)

Le 6 avril

Grève générale et pacifiste en Égypte

Envoie cette lettre à cinq de tes amis et si chacun envoie à cinq autres, d’ici deux jours tout le pays sera au courant : par le téléphone portable, le fixe, les courriels ou bien même par tchat sur les télévisions satellitaires. Qu’ils copient notre lettre et l’envoient avec des commentaires des articles que vous avez lus,

Par vous et par nous, ce pays changera inch’allah

Les chrétiens avec les musulmans pour l’Égypte !

Allez Mohamed, allez Mina, l’Égypte ne changera que par nos mains !

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