C’est fou comme les gens ont envie d’être heureux : petit reportage dans ma rue et alentours, en cette soirée de victoire footballistique.
Un quart d’heure avant la fin du match
Le moment de la victoire
Rue Talaat Harb quelques minutes plus tard
Place Talaat Harb
Quelques images en ligne show
Une fois n’est pas coutume, j’ai laissé tomber Abu l Barakat deux soirs ce mois-ci pour aller au cinéma. Deux films égyptiens, aux antipodes l’un de l’autre qui n’ont sûrement pas le même budget, ni le même public mais qui, sur des modes totalement différents, disent beaucoup de l’Égypte aujourd’hui.
Ces deux films ont un point commun : la magnifique Mona Zaky en est la tête d’affiche.
Le premier a joué « à guichet fermé » dans le cinéma de ma rue où depuis l’aïd, j’entends chaque soir le responsable des entrées organiser la queue à l’aide d’un porte-voix tellement la foule est dense. On vient en bandes pour voir ce film, surtout des jeunes (mais ce pays est plein de jeunes, me direz-vous) et les commentaires vont bon train dans la presse. Un film à gros budget sans doute, avec de belles cascades et beaucoup « d’actions » comme on dit (page facebook du film ici).
Le titre « Les cousins » (ولاد العم) est sans équivoque : les cousins, ce sont les juifs pour les arabes (et réciproquement). L’histoire, absolument ahurissante, est la suivante. Mona Zaki (Salwa) est la jeune épouse d’un homme dont elle découvre après une dizaine d’années de mariage qu’il est en fait, un affreux agent du Mossad. Ce dernier organise leur « enlèvement » alors qu’ils sont en ballade sur le canal à Port Said avec leurs deux enfants, et Mona découvre rapidement que cet enlèvement a pour principal instigateur son propre époux (Daniel, joué par Charif Munir). Elle n’a pas le temps de dire ouf qu’elle se retrouve dans une prison dorée à Tel Aviv,
un splendide appartement l’attend mais aussi une rupture que son mari veut définitive avec l’Égypte. C’est alors qu’entrent en scène les services secrets égyptiens, en la personne d’un bel espion (Mustapha, joué par Karim Abd el-Aziz) qui a pour mission de récupérer, en terre d’Israël, la citoyenne égyptienne kidnappée et ses deux mouflets. Il n’y aurait que cela, ce serait déjà à dormir debout. Mais on va voir ces services secrets, pourvus d’équipements dont tout le monde penserait que seul Israël en a les moyens, se lancer dans une poursuite impitoyable, allant même jusqu’à entrer par effraction dans les locaux de l’administration centrale du Mossad (si, si !!!) pour récupérer des dossiers secrets. Le tout finit bien sûr, par une lutte au corps à corps entre l’égyptien et l’israélien (qui devient de plus en plus rouquin au cours du film). Ce dernier (en bas de l’affiche) est tellement barbare qu’il tente de tuer sa propre femme, mais heureusement Mustapha (en haut de l’affiche) l’en empêche, le massacre, et ramène tout le monde à la maison.
Esplantée j’étais !
La salle aussi. Mais pas tout à fait sur le même mode. Ce pays vit une schizophrénie aigüe sur la question palestinienne. Premier allié d’Israël dans la région, à la fois économiquement (l’accord sur le gaz que l’Égypte vend quasiment à perte à son voisin fait couler beaucoup d’encre) et militairement (la construction du mur de séparation destiné à isoler et affamer complètement les gazawis en est le dernier avatar). Dans le même temps une rhétorique officielle, aussi crédible que les « coups de sang » de Sarko contre les banquiers, travaille en permanence l’opinion pour laisser croire que les deux pays sont fondamentalement ennemis et tranquilliser un peuple désorienté par les choix de ses dirigeants. Une jeune et ravissante mère de famille trompée, et voilà une opinion rassurée sur le partage du monde : les méchants sont bien là où il faut.
Rien à voir avec le très courageux film de Yousry Nassrallah : « Raconte-moi Shéhérazade » présenté en avant première au Centre Culturel Français ces
jours-ci par son auteur, Yousry Nassrallah, celui de « al-Madinat » et de « Bab el Shams ». Mona Zaki y est animatrice d’un « talk-show » en vogue, sur une chaîne privée mais dont le succès et la liberté de ton politique font de l’ombre à son jeune époux, journaliste aux dents longues qui lorgne sur un poste de rédac chef dans un journal gouvernemental. Elle cède (par amour…) aux injonctions de celui-ci et décide de resserrer ses sujets sur la vie des femmes. Et c’est ainsi que, son talent et sa liberté de ton aidant, elle va faire encore plus de politique pourrait-on dire et provoquer de véritables séismes avec ses interviews intimistes qui emmènent le spectateur dans plusieurs histoires très crues.
Celle de cette femme, vivant maintenant en asile, qui raconte les marchandages et les clauses honteuses que son futur mari avait tenté de lui faire accepter en échange d’une vie d’ennui à ses côtés, celle de ces trois sœurs dont le père meurt en leur léguant sa quincaillerie … et le jeune garçon qui y travaille qu’elles se « partagent » sans le savoir (une histoire ressemblant beaucoup à une nouvelle de Youssef Idriss). Il est question de masturbation, de sexualité refoulée, de violence dans les rapports familiaux, et surtout dans les rapports amoureux. Une violence mise en scène et donnée à voir. Une violence obscène.
Y. Nassrallah ne s’est pas étonné lors du débat qui a suivi, des questions agressives qui lui ont été posées, il faut l’avouer, essentiellement par des jeunes égyptiens masculins et de moins de trente ans. Une scène dans le métro montre Mona Zaki dans une tenue vestimentaire voisine de celle de l’affiche et qui subit les regards des autres femmes de la rame, toutes voilées voire niqabées… et c’est la religion que l’on met en cause. Les scènes de violence, notamment celle de la fin du film où le mari de Mona la tabasse à mort lorsqu’il perd tout espoir d’obtenir son poste de caniche gouvernemental, et qu’elle se produit à l’écran, couverte d’ecchymoses : vous contribuez à donner l’image d’un homme arabe violent. Nassrallah ne se démonte pas, interpelle et revendique un cinéma qui n’est pas là pour faire des cadeaux, ni pour faire du réalisme à la soviétique, mais qui déforme pour donner à entendre.
Ce qui rassure ici, c’est qu’on n’est pas en Arabie Saoudite : il y a une vie et une création débordante, et une société où les conflits sont énoncés, même si le prix en est parfois une répression sanglante. Une société pleine de contradictions qui explosent dans tous les sens. C’est peut être là son seul espoir.
De ret
our d’un séjour à la campagne, je n’ai pas eu trop de mal à trouver les Marcheurs pour la Paix à Gaza. Bloqués au Caire par les autorités égyptiennes, ils n’ont sont pas restés là et ont investi la ville et ses alentours. Des actions pacifistes mais un joyeux bordel dans une ville déjà congestionnée d’embouteillages : des sittings sont organisés sur de grandes artères ou devant les ambassades, des rassemblements comme ici devant le syndicat des journalistes égyptiens, solidaires de la marche…
Trois cents français sont semble-t-il bouclés devant l’ambassade de France où ils étaient allés demandé de l’aide pour débloquer l’interdiction égyptienne. Je n’ai pas encore eu le temps d’y faire un saut. C’est promis, demain j’y saute.
Malgré l’interdiction, le succès de l’opération est manifeste. Ceux qui pensaient faire tomber dans l’oubli le sort des palestiniens, ont raté leur coup. La presse indépendante couvre largement les événements (à se demander si elle n’est pas plus libre qu’en France) et surtout la population égyptienne est conquise
: partout on peut voir des gestes de soutien quand ce n’est pas une participation directe, comme ici, au rassemblement rue Tharwat. Les forces de sécurité ont manifestement la consigne de ne pas toucher un cheveu aux khawaga qui sont là. Espérons qu’il en sera de même pour les égyptiens…
C’est dans un taxi de nuit que j’ai appris l’évènement. Le chauffeur, chrétien et assez démonstratif, avait commencé le voyage par un signe de croix ostensible. Puis il m’a lâché en démarrant : « la Vierge est là, elle a fait une apparition ! ». « Où ça ? » « Après Mohendissin, vers Embabah. Il y a des millions de personnes tous les soirs, depuis une semaine. On ne peut même plus y aller en voiture : il faut s’arrêter et finir à pied. La police barre les routes. Il y a des gens qui campent là-bas pour être sûrs de la voir. Wallahi, elle a déjà fait un miracle, wallahi, une vieille dame aveugle… ».
Il ne reste plus que quelques jours pour aller voir, sur le site de MEDIAPART, le documentaire de Marie Monique Robin sur la torture made in USA. Un exercice plutôt pénible mais indispensable pour comprendre l’état du monde aujourd’hui et notamment celui de nos libertés.
On n’y apprend pas seulement que les États Unis pratiquent la torture -ce que tout le monde sait- et bafouent le droit international, notamment les conventions de Genève, chaque fois que cela leur chante. On y découvre tout le système qui a permis cela, et les braves patriotes qui ont participé (voire participent encore) à ce système. On y apprend aussi que non seulement les Etats Unis (et leurs alliés) soutiennent des dictatures, mais qu’en plus ils en prennent de la graine : Busch, séduit par les pratiques de la torture en Egypte et leur « efficacité », a exporté ses supposés terroristes ici pour les faire parler plus efficacement.
Nul doute qu’après une telle reconnaissance, la « sécurité » égyptienne totalement décomplexée (comme la droite chez nous sur le terrain de la xénophobie) va poursuivre ses bonnes œuvres sans le moindre état d’âme.
Encore une fois, merci – on ne le dira jamais assez- au « pays de la liberté ».
En ces temps de commémoration où l’Europe célèbre la chute d’un mur, on finirait presque par oublier ceux qu’elle construit, directement avec la chasse collective à l’émigré, ou indirectement en acceptant celui qui balafre la Palestine par exemple. En ces temps de commémoration disais-je, je cherchais un titre décalé.
Je le tiens !
Ici on commémore le sacrifice d’Abraham et moi je fête ma connexion internet retrouvée, allahu akbarun, après trois mois, jour pour jour, de méandres administratifs. L’Egypte a ceci de bien qu’elle a gardé le pire du socialisme dont sa bureaucratie pour prendre le pire du capitalisme et de son injustice. J’ai donc erré de fournisseur d’accès en fournisseur d’accès, l’administration locale exigeant un numero de « cancellation » (en arabe dans le texte) lorsque l’on quitte (à regret) une société qui vous laisse cinq semaines en panne, pour vous inscrire dans une nouvelle. Certes la loi du marché est censée tout régler, mais il faut bien reconnaître qu’une société à laquelle on vient de retirer ses deniers, n’a que peu d’intérêt à se dépêcher de vous donner les moyens de partir, en l’occurence le fameux « raqam of cancellation ».
Du coup j’en profite pour changer de look et j’offre (spéciale dédicace) une vue de mon balcon en bandeau, aux gros cons de suisses (je m’excuse de l’écart de langage, il vient droit du cœur) que j’ai entendu (ou lu) vomir « chez eux ils veulent pas de nos églises« . Mis à part dans les dictatures arabes pétrolières dont les avoirs sont soigneusement entreposés … en Suisse justement, et qui ne sont jamais inquiétées par les organismes internationaux pour leur intolérance et leurs violations permanentes des droits de l’homme (et de la femme), il y a pas mal d’églises dans les pays arabes que je connais (Liban, Syrie, Egypte). Celle de mon quartier sonne l’angélus du soir tous les jours, et on voit même des ouailles aller à la messe, sans raser les murs !
Rentrer au Caire en plein Ramadan est toujours une aventure risquée.
La vie ne reprend vraiment son cours qu’après 9h du soir, c’est à dire après l’Iftar(1), et après la musalsalat(2) du soir. Les rues se remplissent et ne se vident que vers 3h ou 4h du matin. Les matins sont beaucoup plus calmes et pour cette rentrée sur fond de grippe A, où toutes les écoles égyptiennes sont fermées jusqu’à l’aïd el-fitr, le métro est plein de places assises. Mais même quand je reviens l’après midi, à un moment où il est nettement plus bondé, je mesure l’efficacité du message gouvernemental sur la supposée « pandémie ». Pas sûr que tout le monde se soit lavé les mains, mais on a bien enregistré que le virus vient de l’étranger et je me retrouve avec un vide sanitaire de 1m50 autour de moi, de chaque côté. Royal, personne ne me colle et je n’ai même plus à pister les éventuelles mains au panier. Si je veux une place assise, je n’ai qu’à m’approcher d’une banquette en toussant, j’en aurai quatre d’un coup !
Spécial dédicace à Valérie, la petite Sultan,
On nous le répète depuis des décennies, tout fout le camp : la météo, le socialisme…et la langue française, n’en parlons pas ma pauv’dame ! L’antienne a une variante arabe qui a ses propres spécificités, et qui n’en préoccupe pas moins les différents acteurs. Pour preuve, il ne se passe pas une semaine sans que dans l’un ou l’autre des grands quotidiens égyptiens, il n’y ait un papier sur cette question.Mais, comme en France, il semble bien que les analyses des media aient toujours un train de retard sur la réalité vivante des langues, ne serait-ce que par la dichotomie sans cesse mise en avant entre langue savante et langue parlée, entre doxa officielle et usages contemporains, entre académie et locuteurs, entre la norme et la création.
Sous le titre « Gaza : 1,5 million de personnes en proie au désespoir« , le CICR vient de publier un rapport accablant sur la situation à Gaza.
« Six mois après qu’Israël a lancé son opération militaire
de trois semaines à Gaza le 27 décembre 2008, les Gazaouis ne peuvent toujours pas reconstruire leur vie. La plupart d’entre eux ont du mal à joindre les deux bouts. Les patients gravement malades ont de la difficulté à obtenir le traitement dont ils ont besoin. Nombre d’enfants souffrent de problèmes psychologiques graves. Les civils dont les foyers et les biens ont été détruits durant le conflit n’arrivent pas à se relever. » Lire la suite sur le site du CICR
La presse égyptienne qui s’enthousiasmait ces derniers jours de la reprise des discussions inter-palestiniennes au Caire vient de prendre une douche froide avec l’annonce par Nathanyahou de la construction de 50 nouveaux logements en Cisjordanie, qui viennent s’ajouter aux 2000 habitations en cours de construction. Un Nathanyahou visiblement très ébranlé par la fermeté du ton de l’Europe ou celle d’Obama.
Qui ne s’oppose pas à une telle violence laisse penser qu’elle est une solution, au moins en partie. Aujourd’hui l’ordre économique mondial investit donc dans la violence. Le retour sur investissements ne pourra qu’être terrible.
PS de 18h00 : Je viens d’apprendre que la marine israëlienne menace un bateau humanitaire le Spirit of Humanity, chargé de fournitures médicales pour Gaza au large de ses côtes. Informations complémentaires et modèle de lettre à adresser d’urgence aux autorités israéliennes sur le site aloufok.
Cette récente livraison des Cahiers d’Histoire (en partenariat avec l’association Espace Marx, dossier coordonné par Didier Monciaud) me semble un excellent outil pour comprendre cette complexe société égyptienne. J’invite ceux de mes lecteurs qui passent en France cet été à se procurer cette revue qui ne se trouve pas sur toutes les gondoles de Super U, il va sans dire(1).
L’originalité de l’approche consiste à croiser des études d’historiens, de philosophes et de politologues sur une période qui va de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, et sur un thème très mal connu : « les gauches » affirme un pluriel surprenant, quand la vie quotidienne dans ce pays pourrait amener à se demander : « Y en a-t-il une ? »(2)
Je ne vais pas tenter un résumé, forcément chiant et réducteur, mais juste évoquer une piste qui m’a bien intéressée. La constitution du Parti socialiste égyptien en 1921, telle que la décrit Zachary Lockman(3) apparait comme l’écho du courant internationaliste qui fait suite à la révolution de 1917, avec le cosmopolitisme de la société égyptienne des années 20, notamment à Alexandrie. Ses fondateurs sont un artisan juif né en Palestine (Joseph Rosenthal) et des intellectuels grecs. Le programme du nouveau parti appelle à la libération de la tutelle étrangère (anglaise) ainsi qu’à la propriété commune des moyens de production et à une éducation gratuite et obligatoire. Rien de bien différent des autres partis socialistes et communistes en cours de fondation partout dans le monde à cette époque.
Ce qui est plus étonnant c’est comment ce parti (et le mouvement syndical qu’il a irrigué) s’est trouvé d’emblée en opposition avec le mouvement nationaliste symbolisé par le Wafd(4) et comment ce dernier a même écrasé le premier. Le soulèvement de 1919 mené par le parti de la délégation contre les anglais, et les massacres qui ont suivi ont laissé énormément de traces dans la mémoire collective égyptienne. Par ailleurs les minorités grecques, arméniennes, italiennes, francophones qui se retrouvaient dans le PCE né en 23, rassemblaient des juifs, des musulmans et des coptes d’origines diverses ce qui leur valaient le titre plutôt péjoratif de « mutamassirin » (ceux qui se prétendent égyptiens sans l’être vraiment). Les choses s’aggravent dans la période de 36 à 52 que décrit Joël Beinin (5) caractérisée par la montée de l’antisémitisme en Europe mais aussi en Égypte avec le développement de la confrérie des Frères musulmans et de l’organisation quasi fasciste de « Jeunes Égypte ». Le nationalisme laïc et susceptible d’intégrer des analyses de classe se trouve balayé par le nationalisme arabe et l’islamisme. La création de l’état d’Israël dans ces conditions va être le coup de grâce à un mouvement progressiste déjà laminé par des divisions internes. A se demander si ce n’était pas un des objectifs de l’opération, outre le lavage de la mauvaise conscience européenne d’avoir laissé faire l’holocauste…En tout cas le résultat est saisissant en Égypte et, au-delà dans tout le monde arabe. Elle a pour corolaire la mise en sourdine d’une issue politique basée sur la coexistence des peuples palestinien et juif, solution toujours portée par le mouvement marxiste égyptien (et d’ailleurs). Mais solution dont il faut reconnaître qu’elle a de plus en plus de mal à se faire entendre, entre le projet du « Grand Israël » et celui de la création d’un état palestinien de plus en plus improbable comme archipel de camps retranchés.
La période nassérienne a continué de brouiller les liens entre le mouvement national dont l’emblème fut alors « Les officiers libres » et celui des marxistes égyptiens comme l’analyse Sherif Younis (6), Nasser n’ayant jamais eu l’intention de donner du pouvoir aux travailleurs d’Egypte. Toujours est-il que le marxisme égyptien a aujourd’hui encore beaucoup de mal à articuler la question sociale avec la question nationale, chose assez difficile à comprendre lorsqu’on vient d’un pays où le PC s’est longtemps appelé le parti des fusillés. La démesure des inégalités sociales dans ce pays n’est sans doute pas sans lien avec une telle situation.
(1)On peut se la procurer à la librairie Avicenne et dans quelques autres librairies parisiennes, ou la commander aux Cahiers d’Histoire, 6 avenue M. Moreau, 75167 Paris cedex19, avec un chèque de 26€. On peut aussi assister à une rencontre autour de l’ouvrage vendredi 26 juin à 18h30 à la librairie Avicenne, rue des fossés St Bernard.
(2)Ce qui n’est pas l’apanage de l’Égypte, malheureusement
(3)Historien, professeur à New York University
(4)le parti de la délégation dirigé par Saad Zaghloul était un parti nationaliste bourgeois dont un des premiers actes lorsqu’il a pris temporairement le pouvoir dans les vingt, a été d’écraser la grève générale organisée à Alexandrie au printemps 24 par la CGT, la confédération syndicale égyptienne très liée au PCE.
(5)professeur d’histoire à l’Université américaine du Caire et à Stanford
(6)professeur à l’Université d’Helwan, Égypte.
J’en avais plein les genoux.
D’abord un cylindre de bonbon Mentos, puis une boite d’épingles à hijab. Quand la vendeuse de chaussettes – « chaussettes en nylon, chaussettes colorées, chaussettes en coton » – est passée devant moi, mon air désemparé l’a dissuadée d’en rajouter.
Le principe de ces ventes à la sauvette est pourtant admis par tous : le vendeur monte à l’arrêt du métro, arpente la rame en jetant ses articles sur les genoux des voyageurs tout en déclamant ses arguments de vente. Libre à l’acheteur éventuel d’examiner de près et de se décider. Puis, demi-tour, le vendeur repasse et ramasse les invendus, ou bien encaisse 50 piastres, une ou deux guinées, rarement davantage …
La feuille d’aluminium qui peut servir de nappe, de papier d’emballage ou de décoration, le tube de colle qui colle tout en trois secondes, la pochette de feutres fluo, les confiseries, la feuille de cinq sparadraps, les versets du coran, les horaires de prière…brins de misère, posés à la hâte, remballés prestement en cas d’arrivée de la sécurité.
C’est un ballet bien réglé où des accords tacites règlent la concurrence. Les vendeurs ne passent jamais en même temps réclamer leur dû et savent faire place aux cul-de-jatte et éclopés en tout genre qui à leur tour viennent solliciter l’obole en échange de la promesse d’une place au paradis. C’est la cour des miracles décrite par Naguib Marfouz dans « Zuqâq el-Middaq » ou celle des « Oubliés de Dieu » de Cossery. La vendeuse semble être beaucoup plus convaincante si elle porte le niqab que si elle est en simple foulard, ou encore si elle a un lardon sur l’épaule et trois autres dans les jambes. Le vendeur à qui il manque un bras ou qui arbore un pansement souillé sur un oeil fera un tabac.
La misère s’étale, se donne à voir et vient rappeler à chacun qu’il pourrait y sombrer et c’est sans doute pour la conjurer que les modestes voyageurs du métro mettent si volontiers la main à la poche.
Échanges de billets crasseux entre pauvres hères. Solidarités effectives. Mais aussi ordre social bien huilé ; les mendiants mendient, les vendeurs à la sauvette se sauvent, la sécurité ferme ou non les yeux et ceux qui peuvent encore se payer un ticket de métro remercient le seigneur de ne pas en être là.
Deux cent mille cochons massacrés à ce jour selon le journal al-Masry al-Youm (édition du 19 mai). Le terme de massacre ne semble pas exagéré lorsqu’on jette un œil sur les images que le même journal a mises en ligne (video sur Youtube). Sans faire de la sensiblerie à la Brigitte Bardot, on peut s’étonner que cet animal, même impur, n’ait même pas droit à une balle dans la tête.
D’autant que, comme on l’a déjà dit ici, il n’y a aucune raison scientifique à ce massacre ; Hatem al-Gabaly, le Ministre de la santé égyptien (interview en français dans Al-Ahram Hebdo) ne le nie d’ailleurs pas… S’agit-il alors d’une catharsis nationale ? Et quelle est la nature exacte du refoulé ?
J’ai eu l’impression de trouver un début de réponse en tombant par hasard, à la bibliothèque, sur un récit absolument grandiose de la « Peste Noire en Égypte », par un historien du XIVe siècle. Amateurs de sensationnel éteignez TF1, fermez Paris Match, et accrochez vos ceintures :
Récit de la grande peste noire
en Syrie et en Egypte
par Ibn Tagrîbirdî (historien né en 812/1409) ayant connu d’après ses dires un contemporain ayant survécu à la « grande épidémie« (1)
» C’est alors qu’éclata une épidémie de peste comme on n »en avait encore jamais vu depuis l’Islam. Elle s’introduisit en Égypte à la fin de la saison où les prairies verdissent, donc pendant l’automne au cours de l’année 748 (1347). Elle s’infiltra dans l’ensemble du pays dès le début de Muharram 749 (avril 1348) et atteignit son maximum en Égypte durant les mois de Sha’bân, Ramadân et Shawwâl (de novembre 48 à janvier 49).
La mortalité journalière au Caire et au Vieux-Caire fut de dix, quinze et même vingt mille personnes. Les civières et les banquettes destinées au lavage des corps furent fabriquées gratuitement. D’ailleurs on transportait les morts, la plupart du temps, sur de simples planches, sur des échelles, sur des battants de porte : on creusait des fosses dans lesquelles on jetait trente, quarante cadavres, ou même davantage. L’individu atteint de la peste crachait le sang, poussait des hurlements et mourait. La famine se faisait également sentir dans tout l’univers.
Cette épidémie était sans précédent, en ce sens qu’elle n’affecta pas
spécialement une région à l’exclusion d’une autre, mais qu’elle s’étendit à toutes les parties de la terre, à l’Orient comme à l’Occident, au Nord comme au Sud ; en outre elle engloba non seulement toute l’espèce humaine, mais aussi les poissons dans la mer, les oiseaux du ciel et les bêtes sauvages.
Elle prit naissance au pays du grand Khan(2), dans le premier climat, à six mois de marche de Tebriz, contrée habitée par les Hitai et les Mongols, qui adorent le Feu, le Soleil et la Lune, et qui sont subdivisés en plus de trois cent tribus. Tous périrent sans raison apparente, dans leurs campements d’hiver ou d’été, dans les pâturages ou au cours de leurs randonnées à cheval ; leurs montures périrent aussi, et les cadavres des bêtes et des gens étaient abandonnés sur place. Cette catastrophe s’est produite en l’année 742 (1341) selon les informations en provenance du pays d’Uzbek.
Le vent transmit la puanteur de ces cadavres à travers le monde : lorsque ce souffle empoisonné s’appesantissait sur une cité, un campement, une région quelconque, il frappait de mort à l’instant même hommes et bêtes. Les soldats de l’armée du grand Khan périrent en nombre considérable, que Dieu seul connut. Le grand Khan lui même et ses six enfants moururent également, et personne ne subsista pour assurer le gouvernement.
La contagion gagna toutes les régions de l’Orient, le royaume d’Uzbek, les parages d’Istanbul et de Césarée de Cappadoce, pénétra à Antioche, où toute la population disparut….
C’est ainsi que la population des montagnes de Qaramân et de Césarée fut presqu’entièrement anéantie, en même temps que les bêtes de charge et le bétail. De peur d’être victimes de cette calamité, les Kurdes se lancèrent dans l’émigration, puis, rencontrant partout des cadavres, ils revinrent à leur point de départ et succombèrent tous….
Des pluies torrentielles, comme on n’en avait jamais signalées, étaient tombées à une époque inaccoutumée dans le pays des Hitai. Les bêtes de trait et le bétail souffrirent et périrent sans exception, puis ce fut le tour des humains, des oiseaux et des bêtes sauvages, et la région des Hitai devint déserte. En trois mois, seize princes moururent. La Chine fut presque complètement dépeuplée. L’Inde subit aussi ce fléau, mais dans des proportions moindres que la Chine.
Ce fut ensuite le tour de Bagdad. L’homme se découvrait soudain un gros abcès au visage : à peine y portait-il la main qu’il mourait subitement….
A Damas la maladie se manifesta de la façon suivante : un petit bouton poussait derrière l’oreille, qui suppurait rapidement, puis c’était un bubon sous l’aisselle, et la mort survenait très vite. On nota aussi la présence d’une tumeur qui causa une sérieuse mortalité. Quelque temps plus tard, ce furent des crachements de sang, et la population était terrifiée de la multitude des décès : le maximum de survie après les crachements de sang était de cinquante heures. La mortalité journalière à Alep fut de cinq cent personnes. A Gaza, du 2 Muharram au 4 Safar (un mois) selon le rapport du gouverneur de la province, plus de vingt deux mille personnes décédèrent et les marchés furent fermés.
Cette mortalité gagna les terrains de culture de la banlieue de Gaza. C’était la fin des labours : on trouvait certains hommes morts tenant en main leur charrue ; d’autres étaient tombés le poing fermé sur des semences. Les bestiaux furent frappés : on narra l’incident d’un paysan qui avait emmené vingt bœufs pour travailler dans son champ : ils moururent l’un après l’autre ; l’homme les vit tomber et rentra à Gaza, d’où il partit pour le Caire.
A Qatyâ les cadavres étaient épars sous les palmiers et devant les boutiques : il ne resta plus que le préfet, deux de ses domestiques et une vieille servante. Ce préfet démissionna et le vizir le remplaça par Mubarak, majordome de Tukhjy.
Dans tout le Delta, les corps gisaient sur les chemins, car on ne trouvait personne pour les enterrer. A Mahalla, la mortalité fut si forte que le préfet ne recevait plus de plaignants, et le cadi requis pour une signature destinée à la validation d’un testament ne pouvait se procurer de témoins qu’au prix d’énormes difficultés, par suite de leur nombre infime. Les hôtelleries n’étaient plus gardées.
L’épidémie s’étendit à toute la campagne au point que presque tous les fellahs moururent. On ne pouvait trouver personne pour faire rentrer les cultures. Les riches se dégoutèrent de leur fortune et la distribuèrent aux pauvres(3).
…
Dans la Buhayra, les barques contenaient leurs équipages de pêcheurs morts, ayant en main des filets remplis de poissons morts : les poissons étaient couverts de boutons.
Au Caire et au Vieux Caire, la peste atteignit d’abord les femmes et les enfants, puis les vendeurs, et le nombre de décès devient très grand. Le Sultan partit pour Syriaqûs et y demeura du 1er au 20 Rajab. Au début la mortalité journalière fut de trois cent personnes pour dépasser, à la fin de Rajab, le chiffre de trois mille….
La peste augmenta par la suite au point qu’il fut impossible de dénombrer les morts. A la fin de Ramadan, le sultan revint de Siryâqûs. En Shawwâl, apparurent de nouveaux symptômes qui consistaient en crachements de sang. Le malade ressentait une fièvre intérieure, suivie d’une envie incoercible de vomir, puis il crachait le sang et mourait. Personne n’avait le temps de consulter les médecins ni de prendre des potions ou des médicaments, tant la mort survenait brusquement. Au milieu de Shawwâl, les cadavres s’amoncelaient dans les rues et les marchés ; on finit par désigner des équipes pour procéder aux inhumations et de pieuses personnes se tenaient en permanence dans les divers lieux de prière du Caire et du Vieux Caire pour réciter les oraisons funèbres. Cette épidémie dépassa les bornes de l’entendement et il fut impossible de dresser une statistique. Presque toute la garde royale disparut et les casernes de la Citadelle furent vidées de leurs effectifs.
Au début de Dû l-qa’da (21 janvier) le Caire était devenu un désert abandonné, et l’on ne voyait aucun passant dans les rues : un homme pouvait aller de Bab Zuwayla à Bab al Nasr sans rencontrer âme qui vive. Les morts étaient trop nombreux et tout le monde ne pensait qu’à eux. Les décombres s’entassaient dans les rues. Les gens circulaient avec des visages inquiets. De partout on entendait des lamentations.
…
On effectua le dénombrement des personnes pour lesquelles on avait récité les prières des funérailles dans les oratoires des faubourgs hors de Bab al Nasr, de Bab Zuwayla, de la Porte brûlée, de l’esplanade de la Citadelle, à l’oratoire du Tueur de Lions en face de la mosquée de Qaswûn : en deux jours, on compta treize mille huit cents décès, sans y adjoindre ceux qui périrent dans les marchés, dans les propriétés non bâties, à l’extérieur de la porte du Fleuve, ceux qui furent abandonnés dans les boutiques, ou dans les quartiers de Hussayniyya et de la mosquée d’Ibn Tulûn…
Suivant une autre estimation, il y eut vingt mille décès en une seule journée. La statistique des funérailles au Caire, durant les mois de Sha’bân et de Ramadan (novembre et décembre), donna le chiffre de neuf cent mille !!! »
(1) Traduction de G. Wiet dans Etudes d’Orientalisme dédiées à la mémoire de Levi-Provençal, Paris 1962
(2) le Mexique de l’époque se situe donc quelque part en Mongolie
(3) C’est dire le désastre : les riches se dégoutèrent de leur fortune ! La fin du monde en quelque sorte !
Une des qualités des égyptiens la plus appréciable est leur sens de l’humour et leur joie de vivre, qui les aide sans doute à conjurer toute la misère dans laquelle ils vivent. Une rame de métro cairotte est une véritable ruche, où on discute, bataille, commente l’actualité et se raconte des blagues à tout va, aux antipodes des têtes sinistres et silencieuses d’une rame de métro parisienne.
Je vous livre la dernière blague entendue, qui a fait se tordre de rire le groupe de soixantenaires qui était en train de se la raconter :
On demande à trois personnes, un allemand, un français et un égyptien de quelle nationalité pouvaient bien être Adam et Eve. L’allemand : « Adam et Eve respirent la bonne santé et l’hygiène de vie ; ils doivent être allemands ! ». Le français : « Adam et Eve ont des corps sublimes et érotiques : ils ne peuvent qu’être français ! ». Mais c’est l’égyptien qui conclut : « Adam et Eve sont nus comme des vers, ils n’ont même pas de quoi se payer des chaussures, et en plus, ils sont persuadés qu’ils vivent au paradis : ce sont forcément des égyptiens ! ».
Le docteur Mohamed Saïd Tantawy, Cheikh d’Al-Azhar, une des plus grandes autorités religieuses de l’Islam pour tout le monde musulman, a émis une nouvelle fatwa début mai.
D’après le Masry al-Youm du 5 mai courant, il s’agit de préciser la position officielle sur un sujet délicat : l’avortement d’embryons nés d’un viol. Extraits des propos du Dr Tantawy, tout commentaire me semblant inutile :
« L’avortement d’embryons nés du viol est autorisé à condition que la femme violée soit de bonne réputation (طيبة السمعة), pure (نقية c’est à dire vierge), vertueuse (طاهرة) et qu’elle n’ait pas pris de plaisir à ce qui lui est arrivé (مش مرتاحة لما حدث) ». Puis le Cheikh, qui s’exprimait publiquement lors de la clôture des activités de la saison culturelle du Conseil Suprême des Affaires Islamiques, à la mosquée Nour el-Abbassayya, a souhaité préciser les circonstances qui fondent le jugement selon la charia :
« Supposons par exemple que la femme qui tombe enceinte à la suite d’un viol se déplaçait dans la rue pour aller à la faculté ou n’importe où, que quelqu’un la viole et qu’elle soit enceinte à la suite de cela. Toutes les femmes savent reconnaître le début d’une grossesse dans les premières semaines ou le premier mois. Cette femme vierge et vertueuse peut donc aller sans que cela soit un péché voir un médecin au début de cette grossesse pour demander que soient effacées les conséquences d’une telle agression, afin de protéger sa dignité et son honneur. »
Mais il y a aussi le cas d’une autre femme qui tombe enceinte à la suite d’un viol au cours duquel elle a éprouvé du plaisir(*) (تشعر بارتياح لما حدث). Alors nous disons que dans ce cas l’avortement n’est pas permis. »

Dans cette conférence dont le thème était « Le renouvèlement du discours religieux » et où il y avait donc fort à faire, le Cheikh en a profité pour confirmer le sens de la fatwa datant de moins d’une semaine concernant le planning familial :
« L’Etat n’est pas habilité, selon la charia, à promulguer une loi pour imposer aux citoyens le planning familial. J’estime qu’il n’est pas juste que l’Etat promulgue une loi pour imposer aux époux une limitation spéciale dans le nombre d’enfants de la famille….Le problème du planning familial et de la limitation d’une durée minimale entre chaque grossesse ou autre relève des époux seulement, et fait partie des questions personnelles qui ne peuvent être traitées par des lois. C’est aux époux de déterminer ceci et uniquement selon leur volonté, sans obligation ou intervention de quelque manière ».
Si, si, vous pouvez vérifier dans le calendrier ci-contre. Vous êtes bien en 2009 du calendrier grégorien et 1430 de celui de l’hégire.
(*)Pour les ceusses bouchés à l’émeri qui feraient un blocage et ne voudraient pas comprendre je traduis : comment sait-on qu’elle y a pris plaisir ? Au fait qu’elle n’a pas bonne réputation et/ou qu’elle n’est pas vierge, et/ou qu’elle n’est pas vertueuse.
Son voisin a récupéré le pneu, un autre l’a rechapé, et lui, il est l’artiste de dernière main, celle qui donne toute sa valeur au travail collectif : au stylo correcteur « blanco », il calligraphie MICHELIN, en belles lettres capitales.
C’est aussi beau que si le pneu sortait de l’usine de Clermont !
Ce dessin extrait du Masry al-Yaoum du 29 avril est éloquent. Le flic de base au rapport devant son chef lui dit à peu près : « Tout à fait chef, le porc a reconnu expressément qu’il était responsable d’activité de diffusion de la grippe porcine en Égypte. Il apparait que son nom de code est « cochonnet », chef !«
Le nom de code renvoie sans équivoque au Hezbollah qui a pour usage de donner un pseudo à ses militants. L’arrestation en novembre de membres du « parti de Dieu », -révélée en avril seulement – au nom « d’activités menaçant la sécurité de l’Égypte » continue de faire couler de l’encre alors qu’il est évident que si ces activistes sont coupables de quelque chose – ils le revendiquent même- c’est de résistance et de soutien aux palestiniens de Gaza. Mais le soutien massif du peuple égyptien à celui de Palestine interdit au gouvernement de Mubarak de les arrêter pour un tel motif.
De la même façon, la posture du pays comme coordinateur dans la distribution des dons humanitaires à la population gazaouie (qui continue de souffrir de façon dramatique du blocus) présente pour le moins quelques ambigüités : lire à ce sujet l’excellent reportage sur le stockage/blocage des convois à al-Arich, par Marie Giraud dans l‘Huma du 16 avril dernier.
C’est une hypocrisie analogue qui règne sur l’affaire de la grippe A/H1N1/porcine/mexicaine…Le gouvernement vient de prendre une mesure radicale : exterminer tous les porcs du pays (estimés à 300 000). Ce que le même quotidien traduisait ce jour-là par le titre « Sentence finale : La peine capitale pour les porcs« .
Or tout le monde sait que l’élevage porcin est ici l’activité exclusive des chrétiens, et particulièrement des zabbalyns qui les engraissent à l’aide des ordures comestibles que personne d’autre qu’eux n’acceptent de trier (à la
main bien sûr). L’OMS elle-même affirme que cette mesure n’est pas à l’ordre du jour puisque le problème posé par ce virus est sa récente propagation entre humains. L’existence de cas déclarés en Israël où pas un cochon ne met son groin suffit à montrer que la propagation du virus se fait par d’autres voies.
Mais voilà encore une mesure qui ne coute pas grand chose(1) et qui peut être juteuse politiquement : instrumentaliser le communautarisme, faire œuvre sanitaire (il est vrai que ces élevages sont hors de toute norme d’hygiène) tout en désignant à la vindicte populaire des pseudo-responsables. Les zabbalyns ne sont pas dupes et, dans plusieurs quartiers, ils ont accueilli à coup de pierres les vétérinaires qui venaient leur tuer leur gagne-pain. On comprend leur amertume !
Empoisonneurs, comploteurs … cela rappelle le bon temps des procès en sorcellerie où la faiblesse des preuves finissait par être à charge des accusés, supposés bénéficier de l’aide de Satan pour échapper à la justice des hommes (enfin… de l’Église). La recette n’est pas l’apanage de l’Égypte. Au lieu du pilori dressé place de Grève pour impressionner la populace, Foxnews, TF1, France24 et quelques autres préparent un bon 20h bien senti, et le monde entier est « ému ». Oui, l’émotion on aime dans les comités de rédaction ; et sa mise en onde coute bien moins cher que celle de la rationalisation. Julien Coupat en détention préventive depuis quatre mois avec un dossier à charge quasiment vide en sait quelque chose. Et les suppôts du Diable qui ont été torturés pendant des années dans les oubliettes de Guantanamo aussi.
A quand les grandes enquêtes de l’Inquisition pour traquer « les pratiques infernales » (2) et les bûchers ?
(1) La presse parle de 100 LE (=13€) d’indemnisation pour un porc « sain et propre à la consommation !
(2) Il faut reconnaître que celles sur les postures sexuelles étaient délicieuses. La position officielle étant bien entendu, celle du missionnaire, et celles révélant la possession par le démon celles par exemple ou la diablesse chevauche son mâle, telle une sorcière son balai…Et ma bonne éducation m’empêche de parler ici des positions contre-nature !
Un lecteur attentif de ce blog l’aura compris, j’ai récemment voyagé au Liban (via la Syrie). Ce fut l’occasion de rencontrer une autre réalité, mal connue, souvent fantasmée et rarement décrite sous l’angle des désastres humains qu’elle produit : je veux parler de la migration des travailleurs.
Dans l’aéroport du Caire d’où je suis partie, un avion lowcoast pour Tripoli (Lybie) s’apprêtait à décoller. A son bord, des dizaines de travailleurs égyptiens qui partaient tenter leur chance, dans des boulots les plus divers. Durée de séjour ? Deux mois, trois mois, un an… avec la crainte permanente d’être brutalement chassés et obligés au retour comme cela s’est passé en 85 à l’occasion de fluctuations du prix du pétrole (250 000 égyptiens chassés en quelques jours) ou lors de la guerre du Golfe. C’est le sort du travailleur émigré : il part souvent en situation de pauvreté, et il vit une deuxième humiliation lorsqu’il est prié de rentrer chez lui, même si tous les pays ne procèdent pas de façon aussi scandaleuse qu’Hortefeux ou Khadafi. Plus grave encore, la situation de celui qui tente sa chance de façon « illégale » et s’échoue dans une embarcation de fortune, sur les côtes italiennes, quand ce n’est pas au beau milieu de la mer
Dans le bus qui partait à 7hOO du matin de Damas pour atteindre Beyrouth trois heures plus tard, nous étions une touriste et trente candidats au départ, syriens bien sûr. Cette fois c’est la manne de la (re)construction qui attire les aspirants maçons dans un pays où ils sont souvent méprisés, mal accueillis, et les premières victimes lors des conflits bilatéraux. On se souvient par exemple que des maçons syriens avaient été très violemment pris à parti après l’attentat contre R. Hariri, et qu’une bombe israélienne était tombée en juillet 2006 sur une ferme de la Bekaa qui faisait travailler une soixantaine d’ouvriers agricoles syriens (tous morts) : un objectif hautement stratégique bien sûr, que ces ramasseurs de tomates !
Il y a au Moyen Orient des pays qui exportent du pétrole comme l’Arabie Saoudite, le Bahrein, le Koweit, Oman…et des pays qui exportent de la main d’oeuvre comme la Syrie, la Jordanie, et l’Egypte.
Il y a sur la planète des pays qui exportent des capitaux, et d’autres qui exportent leurs habitants. Le problème c’est que si les premiers circulent en toute liberté, sans entrave ni obligation de transparence ( Pascal Lamy veille au grain), les deuxièmes sont les objets de toutes les pressions, de tous les mauvais traitements et diabolisations, et d’une surenchère permanente à la dévalorisation du cout du travail. Ce qui permet bien sûr, de continuer d’enfler les premiers (je veux dire les capitaux), voilà pourquoi certains tiennent tant à ce que ce catastrophique fonctionnement mondial perdure. La clandestinité, les foyers sonacotra, les centres de rétention, les barbelés et autres murs de la honte font partie de ce decorum qui permet de s’assurer de la résignation des migrants et de tous ceux qui ne le sont pas (ou pas encore).
L’émission « là-bas si j’y suis » avait mis en ligne il y a quelques temps ce panneau photographié à la frontière américano-mexicaine. Bientôt à toutes les frontières ?
En espérant que le magnifique 1er mai qui se prépare -au moins en France et en Europe- permettra comme le disait le Manifeste pour les produits de haute nécessité de « saisir l’impossible au collet, et d’enlever le trône de notre renoncement à la fatalité« .
C’est une incroyable campagne qui a fleuri sur tous les murs du Liban : au milieu des affiches des différents candidats en lice pour les législatives partielles de juin prochain, dans tout le pays et répété à l’envi : « Sois belle et vote », en français dans le texte. Dans un pays où manifestement on ne lésine pas – au moins certains – sur le format de l’affiche, impossible d’éviter la campagne de « Tayyar 2009« , le groupe parlementaire de Michel Aoun « Pour le changement et la réforme« .
Si t’es moche tu peux aller te rhabiller. Toutes celles qui revendiquent pour la femme un autre statut que celui de beefsteak à l’étalage apprécieront. Mais qui sont les femmes dont le vote est visé par une telle campagne ? Qui sont les hommes qui ont pensé que cela pouvait faire vendre du « changement » ?
Et de quel changement s’agit-il ?
On reste perplexe à la traversée d’un centre ville de Beyrouth qui se reconstruit à toute allure à coup d’immeubles de luxe, d’hôtels cinq étoiles et de cafés branchés bio.
Des jeunes loups au volant de leur 4×4 noirs, BMW ou Chevrolet, en tout cas à vitres en verre fumé, qui font vrombir comme des ploucs leur moteur aux feux, aux minettes en talon aiguille dont la sortie dans la rue a coûté au bas mot trois heures de coiffure, maquillage et autres recherches vestimentaires, on sent bien qu’une partie de la population est tout entière centrée sur le bling-bling.
Mais il serait pour le moins hâtif de généraliser ça à l’ensemble de la population, celle des quartiers populaires de Beyrouth par exemple et de l’immense majorité de la population de ce pays. Et que pensent de tout cela ces ouvriers du bâtiment, émigrés syriens au pied de leur chantier ?
Tout cela rajoute de l’obscurité à ces élections libanaises déjà peu simples à comprendre. On trouvera quelques éléments d’appréciation sur le sympathique blog « Chroniques Beyrouthines » ici ou là. D’autres sur le site al-Oufok.
La campagne bling-bling de Michel Aoun, fait suite à celle xénophobe du mouvement « Liban d’abord » présentée le mois dernier sur CPA. On peut s’inquiéter pour l’avenir d’un pays où la guerre – et au Liban, le pluriel s’impose- fait les mêmes effets qu’ailleurs : tout sauf faire avancer le débat démocratique. C’est sûrement pour cette raison d’ailleurs, que certains continuent de penser qu’elle est une solution.
Ma dernière est la plus sympa et je ne résiste pas au plaisir de la mettre en ligne, même si je viens de voir qu’elle a aussi été épinglée par Chroniques B. : en espérant qu’il y a vraiment un Cédric amoureux à Beyrouth et qu’il ne s’agit pas d’une campagne larvée pour quelque lessive en poudre.
En Égypte, à peine commence-t-on à se dire que c’est le printemps, et c’est déjà l’été. Le passage de l’équinoxe n’en est pas moins l’occasion de fêter tout ce qui est de l’ordre de la renaissance. Après la Pâque copte de dimanche dernier (قيامة en arabe, c’est à dire résurrection), le lundi suivant est traditionnellement la fête (vraiment) nationale de Cham en-Nessim, une fête datant des pharaons et qui rassemble tous les citoyens.
A cette occasion, tous les parcs publics sont ouverts et les égyptiens sortent pique-niquer en famille. Ils dégustent un plat mythique dont la préparation a embaumé tous les souqs depuis une semaine : le fessikh, à base de poisson salé et que je traduirais volontiers par poisson pourri tellement l’odeur est peu alléchante. Le gout est ad hoc ; j’ai tenté une dégustation l’an dernier à Asswan, où cette photo a été prise. D’autres images de Cham en-Nessim sur ce blog.
Le printemps égyptien se conjugue-t-il comme parfois en France avec le printemps des luttes sociales ? Difficile à évaluer. D’abord parce qu’ici, même si les formes d’expression sont réduites par la répression, les mouvements sociaux sont incessants. C’est sans doute la grande originalité de ce pays par rapport aux autres pays arabes. Mais aussi parce que, comme en France, les mouvements sociaux manquent cruellement d’alternative…sauf à penser que l’islam en est une, comme le martèlent les affiches clandestines des « Frères » (« L’islam, c’est LA solution »).
C’est donc un (triste) symbole : le Badyl, cet excellent quotidien indépendant si souvent cité dans les pages de ce blog (voir catégorie « dans la presse »), vient de disparaitre : al-badyl (البديل) en arabe, cela veut dire …l’alternative. Le Badyl avait très courageusement couvert les événements de Mahalla l’an dernier, et fait éclater il y a quelques mois le scandale du traffic d’organes prélevés sur les enfants des rues, et tout dernièrement, celui du traffic d’enfants vers l’Italie par un réseau de commerce sexuel. Autant de questions hautement taboues. C’est aussi le journal qui a publié cet automne en feuilletons le dernier roman de Sonallah Ibrahim « La loi française ». 
La rédaction du journal a annoncé l’arrêt de la parution au lendemain de la « non-grève » du 6 avril. Non pas par mesure de censure comme vient d’en être victime la revue Création (ابداع) à la suite de la parution d’un texte « offensant » la religion (plus de détail sur CPA). En tout cas pas la censure explicite. Mais l’autre, celle qui frappe aussi les quotidiens en Europe : celle de l’argent. L’équipe d’une quarantaine de journalistes – dont bon nombre ont payé leur engagement par des arrestations et des séjours répétés en prison – a bien sûr accueilli la nouvelle avec tristesse (reportage en français dans l’Hebdo).
La bonne nouvelle malgré tout, c’est qu’il est question là aussi de résurrection : la rédaction envisage de lancer un hebdomadaire au mois de mai ce qui se traduira certes par une réduction de voilure pour l’équipe mais nous permettra de continuer à lire les excellentes enquêtes et analyses de ces journalistes qui savent conjuguer rigueur et engagement. La chose est assez rare pour être saluée.
* pour en savoir plus sur le paysage de la presse égyptienne, on peut lire cette page sur le site du Cedej, même si elle n’est pas tout à fait à jour.
Portable en français, mobile en english, mahmul en arabe, mobayle en dialecte…l’objet a envahi la vie des égyptiens toutes catégories sociales confondues ou presque. Outil de travail ou ultime détail pour soigner son look, il se conjugue avec la galabeyya, le costard trois pièces, la poche du jean des adolescent(e)s. Et les porteuses de hijab n’ont même pas besoin d’acheter le « kit oreillette » !
Ce sera bref car l’affaire ressemble au premier abord à un non évènement. Peu de grèves, de nombreuses manifestations mais qui ont rassemblé peu de monde semble-t-il. Difficile de conclure pourtant, comme l’ont fait les journaux gouvernementaux, à un bide total : la colère était bien là et la mobilisation de nombreuses catégories sociales, partout dans le pays en témoignent.
Le rassemblement qui se déroulait sous mes fenêtres,
devant le syndicat des journalistes, était entouré d’un impressionnant cordon de police. Les slogans étaient pour l’essentiel, anti-gouvernementaux.
Ce qui a le plus caractérisé la journée c’est le déploiement massif des forces de l’ordre dans les universités, et les rues des principales villes du pays. Les journalistes du Dustur ont compté 12 camions blindés sur la place Ramsès (près de la gare), 10 sur la place Talaat Harb. …Ceux du Badyl ont compté eux 35 arrestations à travers 8 gouvernorats où des manifestations se sont déroulées.
La revendication de porter le salaire minimum de 170 LE à 1200 n’est peut-être pas prête d’aboutir. Comme celles sur l’abolition de l’état d’urgence et pour la liberté d’expression. Mais elles n’en sont pas moins fondamentalement légitimes. Et il est peut-être risqué de ne parier que sur la peur pour les étouffer.
En arabe aussi, colère et grève sont deux mots consonants (ghadab et idrab). « Jour de colère et de grève « , c’est le nom du mouvement qui est en train de se structurer autour d’un nombre incroyable de luttes dans toute l’Égypte depuis quelques mois.
Ce badge avait échappé à l’équipe de nettoyage du métro ce matin : « 6 Avril 2009, jour de colère et de grève : C’est notre droit et nous le prendrons » (en égyptien). Signé « Les jeunes du 6 avril », c’est à dire ceux qui se revendiquent de l’appel à la grève générale du 6 avril 2008, lancé par de jeunes gens sur Facebook (voir post de l’an dernier, et texte de l’appel pour comprendre les motivations). Grève générale qui avait été relayée par de nombreuses organisations ouvrières (notamment à Mahalla) et dont la réussite avait surpris beaucoup de monde ; elle avait été suivie d’arrestations -bien sûr- dont la jeune Isra Abd El Fattah qui a passé quelques mois à la prison pour femmes de Qanater.
Le blog des « Shabab 6 april » (les jeunes du 6 avril) présente l’état de la mobilisation au jour le jour ; il a une version en anglais. Et l’actualité des luttes qui convergent vers ce 6 avril remplit maintenant chaque jour une à deux pages des quotidiens indépendants . Il y a de quoi donner des sueurs froides à plus d’un ministre de l’intérieur :
- les personnels administratifs du ministère de l’éducation et de l’enseignement sont en lutte depuis plusieurs semaines pour obtenir une prime d’encouragement et une révision de leurs salaires, ainsi que créations de postes. Ils ont annoncé qu’ils s’associaient au mouvement du 6 avril, comme d’ailleurs de nombreuses organisations locales de fonctionnaires.
- les ouvriers de Mahalla qui n’ont pas été libérés depuis leur arrestation de l’an dernier à la même époque, lors de ce qu’on appelle désormais ici l’Intifada de Mahalla, ont entamé une grève de la faim dans leur prison. Ils sont soutenus à l’extérieur par un nombre grandissant d’entreprises -essentiellement textiles- qui annoncent peu à peu leur ralliement au mouvement du 6 avril.
- Au Fayoum ce sont les ouvriers d’une grosse entreprise de céramique qui ont occupé cette semaine leur usine et promettent de rejoindre le mouvement (il s’en est suivi une quarantaine d’arrestations)
- les étudiants de nombreuses universités se réunissent et annoncent leurs mots d’ordre et leurs consignes pour ce jour là.
Côté partis politiques, le parti Karamat et le Tagammu se sont ralliés à la grève. Le parti du Front démocratique a, quant à lui écrit une lettre au président Mubarak pour réclamer la libération des condamnés de Mahalla. Le comité de coordination entre les partis et les forces citoyennes dans le gouvernorat de Munufiyya s’est rallié lui aussi à la journée du 6 avril…D’autres coordinations semblables se mettent en place dans les différentes régions.
Mais l’organisation des Frères musulmans a annoncé il y a plusieurs jours qu’elle se désolidarisait du mouvement en raison de l’absence d’orientation claire de l’appel. Sans doute pour cette raison, le syndicat des médecins, où la confrérie est largement majoritaire, annonce une action contre l’absence d’augmentation de salaires le 9 avril, alors qu’un autre mouvement concernant cette profession est en train de prendre forme dans les hôpitaux publics.
De là à ce que la confrérie soit accusée d’être briseuse de grève il n’y a qu’un pas que quelques commentateurs ont franchi, et ce malgré le fait que de nombreux jeunes engagés dans le mouvement sont eux aussi « des frères »…la contradiction est à l’image du rôle ambigu joué par cette organisation dans le pays : opposition reconnue par le pouvoir,- histoire de faire taire les oppositions laïques et démocratiques-, violemment réprimée à certaines occasions, mais qui se nourrit -en tant qu’organisation- de cette répression. Les militants eux, sont souvent engagés dans l’action sociale mais croupissent parfois des années en prison.
L’énigme reste donc ce que sera la mobilisation populaire : si elle est réussie, ce sera un camouflet aussi bien pour le pouvoir que pour ceux qui surfent, par leur double langage, sur les mécontentements bien légitimes d’une population écrasée par la misère et l’absence de perspectives politiques.
Il est clair qu’ici comme dans le reste du monde, le capitalisme n’est pas une solution, mais un problème.
Cette « entrée des artistes » m’a laissée perplexe alors que j’arpentais Salah Salem, une grande artère autoroutière du Caire, pour contourner l’immense terrain réservé aux clubs sportifs et autres organismes dédiés à la police nationale que l’on nomme ici « Darrassa« .
Faut-il en conclure que la grande muette est aussi une grande inculte ?
En tout cas le lampiste qui, depuis sa guérite, m’a regardé prendre cette photo, m’a fait un signe sans équivoque pour interroger mon état de santé mentale. Le flic égyptien est souvent un pauvre bougre, très jeune et originaire de Haute Égypte (un saïdy comme on dit ici avec un rien de mépris). Payé 200 LE par mois (moins de 30 euros) il est souvent réduit à rançonner le citoyen de base pour survivre. Exemple : les chauffeurs de taxi qui déservent l’aéroport se font ponctionner environ 50 livres par jour, pour entrer, sortir, récupérer la licence qu’on leur soutire régulièrement…Mais contradictoirement ici chacun a un flic -au sens large- dans sa famille. Normal, ils sont sans doute plus de 750 000 (armée, polices, forces paramilitaires, estimation de Sophie Pommier(1)) mais très inégalement répartis sur le territoire (pas la queue d’un si j’ose dire dans les bidonvilles comme Ezbet el Nakhl).
La police protège les braves gens des voleurs, mais qui protège les brave gens de la police ?
Récemment le Badyl a lancé une série d’enquête sur les rapports qu’entretiennent les égyptiens avec leur police. Très contradictoires après une série de « bavures policières » plusieurs révélations (avec video à l’appui sur Youtube) des tortures systématiques dans les commissariats pratiquées par les officiers (ils sont 45 000), et les arrestations massives lors des manifs contre la guerre à Gaza, contre les ouvriers de Mahalla… Quelques condamnations symboliques sont tombées ces dernières années pour faits de torture, quand vraiment le pouvoir ne pouvait pas faire autrement. Mais d’après l’organisation égyptienne des droits de l’homme (EOHR), 14 personnes dont un enfant de 12 ans sont mortes sous la torture dans les lieux de détention (prisons et commissariats) en 2007. Et ce nombre ne tient compte que des cas avérés pour lesquels il y a des preuves.
La libération anticipée ces jours-ci de l’officier Islam Nabih, incarcéré en 2007 pour faits de torture à Assiout et libéré pour bonne conduite alors qu’il n’en est qu’aux trois quarts de sa peine soulève à nouveau l’émotion. Révélée par le site « Egyptiens contre la torture » ( صريون ضد التعذيب) – version réduite en anglais ici- , cette libération n’a aucun motif légal puisque, comme le rappellent des spécialistes, le motif de bonne conduite ne s’applique pas selon le code pénal égyptien à ce type de condamnation. Cette grâce est assortie, qui plus est, du retour de l’officier dans un emploi à la direction de la Sûreté d’Assiout, ce qui n’est pas vraiment prévu par le susdit code.
Quand on sait que dans le même temps, Amnesty International estime à plus de 18 000 les personnes incarcérées sans motif valable (j’en connais), il y a de quoi révolter plus d’un citoyen. Les lecteurs arabophones pourront mesurer la chose en lisant les posts des lecteurs du Badyl.
(1) Sophie Pommier, Égypte l’envers du décor, La Découverte 2008
Pour prendre de la hauteur, rien de tel que de monter au 9ème étage (avec ascenseur) : ce déménagement et quelques autres aléas de l’existence m’ont bien occupé la quinzaine et fait délaisser un peu ce blog…avec mes excuses aux aficionados.
A deux pas de Talaat Harb, entre le cinema Odeon et le syndicat des journalistes, on peut difficilement être plus au centre. Ce qui m’a permis d’assister en direct au dernier incendie en date : celui d’une partie d’un bâtiment cossu en cours de rénovation, situé à l’angle de la rue Ramsès et de celle du 26 juillet, dans le quartier Tawfiqeyya, juste derrière le cinéma Rivoli. Un panache spectaculaire dû à un dépôt de caoutchouc, pas de victimes mais un beau bordel sur la rue Ramsès et l’axe routier du 6 octobre (qui n’ont d’ailleurs pas besoin d’un tel incident pour s’engorger quotidiennement).
La cause évoquée de cet incendie est une fois encore(1) un court-circuit électrique. L’explication semble plausible vu l’état des installations au Caire. Pour ma part j’ai démonté une rampe de spots dans la cuisine pour comprendre pourquoi elle s’enflammait dès que je changeais une ampoule…J’ai compté pas moins de onze épissures pour raccorder la rampe au réseau… Ce qui m’a valu de partir à la recherche de dominos
électriques dans le quartier Attaba. Ainsi ai-je appris, après moultes recherches, qu’on appelle cela « rosettta « en égyptien… sans doute de la même façon que nous appelons « scotch » le ruban adhésif. Mais le vendeur que j’interrogeais n’a pu m’expliquer pourquoi et je n’ai eu en retour que le regard suspicieux d’un égyptien se demandant ce qu’une sett(2) qui plus est agnabiyya(3) pouvait faire avec des rosetta dont la plupart des égyptiens ignorent totalement l’existence et la fonction.
Pour finir cette promenade dans le quartier je vous propose de passer par le souq Tawfiqeyya (dont le nom vient sans doute de Tawfiq, un des fils du Khédive) : un des plus beaux souqs du centre ville. Une des rues est spécialisée dans la pièce détachée automobile catégorie « tunning » et elle est bondée de JeanMimi du matin au soir, à la recherche de la perle rare.
L’autre est consacrée aux fruits et légumes avec une visible émulation entre les marchands pour l’arrangement de leur étal. Et ils n’en sont pas peu fiers !
Voir le papier sur l’ incendie récent du magliss el choura auquel il faut ajouter celui, un mois plus tard, du théâtre national
Sett est un mot égyptien pour désigner les femmes. Il n’a aucune racine arabe puisqu’il s’agit du dieu du mal antique, celui qui a découpé en rondelles son petit frère Osiris avant de le jeter dans le Nil. J’ai vérifié encore hier, en montant dans l’ascenseur avec un vieux monsieur en galabeyya marron que j’étais une diablesse : en me tournant le dos, il a récité son coran entier, ponctué de « Ya satar » pendant toute la montée.
Ce qui signifie « étrangère » c’est à dire – à l’inverse de pas mal de pays européens – relevant a priori d’un statut social respectable.
C’est dans le bus qui m’emmenait vers
le désert où je suis allée respirer quelques jours que j’ai lu la nouvelle (dans le Badyl). Rentrant hier soir dans un Caire totalement embouteillé pour cause d’attentat (je ne l’ai compris qu’en allumant plus tard mon poste) je me suis empressée de faire une revue de presse sur la question : quelques communiqués le 19 février, quelques commentaires sur les blogs littéraires (Libé, Le Monde) mais globalement, c’est dans un grand silence que s’est retiré – le 18 février dernier- Tayyeb Saleh, (الطيب صالح) écrivain soudanais.
Peut être Tayyeb Saleh cumule-t-il deux handicaps : celui d’être soudanais et celui d’écrire en arabe, mais il est pourtant un écrivain majeur de ce siècle. Son « grand œuvre » Saison de la migration vers le nord (traduit en français chez Sinbad/Actes Sud et que l’on trouve aussi en poche), paru en 1971, a été choisi comme le «roman arabe le plus important du XXe siècle» par l’Académie arabe de littérature de Damas, en 2001. Quelle que soit l’estime dans laquelle on tient les académies, cela mérite peut être d’aller jeter un œil sur les ouvrages de ce bonhomme.
Il est aussi l’auteur de quelques nouvelles dont « Une poignée de dattes » (حفنة تمر) que j’ai eu la chance d’étudier en arabe à l’Inalco : il y observe à travers les yeux du jeune garçon qu’il était, grandissant dans la palmeraie de son grand père les relations sociales plutôt rudes de son village natal du Nord Soudan.
Les romans de Tayyeb Saleh sont traversés par la migration (et donc le colonialisme). Lui-même a passé l’essentiel de sa vie hors du Soudan : en Angleterre où il a longtemps été responsable de la section arabe de la BBC, au Qatar où il a eu des responsabilités ministérielles, mais aussi à Paris alors qu’il travaillait pour l’Unesco. C’est en Angleterre où il était retourné passer sa retraite qu’il est décédé à l’âge de 80 ans.
La BBC lui rend (en anglais pfff, et en arabe pfffffffffffffffffff) l’hommage le plus conséquent, rappelant en détail l’oeuvre de ce « géant de la littérature arabe ».
Et moi ce sera ma petite contribution pour que l’inhumain des bombes n’emplisse pas toute la bande passante aujourd’hui …
Neuf écrivains de la Martinique, de Guadeloupe, de Guyane et de la Réunion, dont les plus connus sont P. Chamoiseau et E. Glissant viennent de publier ce 16 février un manifeste dont l’exergue est le suivant :
« C’est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s’est installé en Guadeloupe, puis en Martinique, et qui tend à se répandre à la Guyane et à la Réunion« .
Ce texte est un puissant appel à « contester la violence économique et le système marchand » pour « naître au monde avec une visibilité levée du post-capitalisme« .
Il est téléchargeable ici ou sur le site de l’institut du Tout Monde.
La Cairo-bouc-fèr a lieu tous les ans entre la fin janvier et la mi-février. C’est, disent ses organisateurs*, la plus grosse manifestation de ce genre de tout le Moyen-Orient. La presse locale dénombre 3000 stands et plus de trois millions de visiteurs.
La foire du livre du Caire est un évènement très populaire. On vient en famille et les étudiants en joyeuses bandes. Le parc, très agréable, permet de faire des intermèdes de toutes sortes.
La plus grande difficulté consiste à se repérer car les cartes de navigation entre les différents halls sont plutôt laconiques. Il faut donc décider d’y passer sa journée et chiner de stands en stands, discuter, interroger les vendeurs (qui sont parfois d’excellents libraires, mais pas toujours…). Sac à dos avec bouteille de flotte et sandwich recommandés.


On trouve de tout dans ce salon mais, il faut bien le reconnaître, le livre religieux (toutes tendances confondues) se taille une part du lion.
A noter que le livre salafiste s’est fait beaucoup plus discret cette année, ainsi que « Mein Kampf » que j’avais vu plusieurs fois en évidence l’an dernier.
Il est aussi intéressant de voir ce que les stands des grandes librairies cairottes mettent en « tête de gondole ». Pas forcément la meilleure qualité littéraire mais sans doute les meilleures ventes (ce qui parfois coïncide) :
- Taxi, de Khaled al-Khamissy, sorti l’an dernier est un recueil d’histoires courtes qui ont toutes en commun de se dérouler dans un taxi du Caire et d’être délicieusement ancrées dans la vie quotidienne des égyptiens. (on pourra lire une présentation ici)
- Naguib Marfouz encore et toujours
- Ala’ al-Asswany avec « Chicago » et son dernier titre « Les deux feux d’une amie«
- « Azazil » de Youssef Zidan qui fut un temps interdit pour propos déplacés sur la religion
- « L’oasis du couchant » de Baha Taher
- Deux ouvrages sans prétention littéraire mais signes d’une époque : « Le monde de Facebook » qui évoque un phénomène d’ampleur en Égypte (par le journaliste Mohamed Ali Al-Bassiouny), et « Comment vendre n’importe quoi à n’importe qui » un ouvrage dont de toute évidence nombre d’égyptiens n’ont pas besoin de faire la dépense…
- Enfin un petit dernier tout juste sorti de la rotative : « Barak Obama et l’âme de l’Amérique » qui interroge en couverture « La fin du libéralisme ? » par le Dr Wahid Abdel Mugid. Je n’en ai pas lu suffisamment pour trancher si le Docteur en question est un grand naïf ou un grand cynique.
* L’organisation égyptienne du livre dirigée par Nasser el-Ansari
Avant le méchant portait une chapka et avait le couteau entre les dents.
Aujourd’hui il porte la barbe, le kefieh et a une roquette Qassam dans la poche de sa djellaba.
Pour plus de nuances attendre les livres d’histoire du XXIIe siècle.
Vendredi 23 janvier 2009, BFM TV, journal du matin : « le Hamas n’est plus seulement un mouvement terroriste. Il a décidé de remettre 4000 euros à chaque palestinien dont la maison a été détruite…/… D’où vient l’argent ? Des donateurs anonymes sont évoqués mais c’est plus sûrement de l’Iran que proviennent ces fonds…«
.

Organisation des médecins égyptiens, rue Qasr el-Eyny
Moi qui ne suis pas journaliste, sans vouloir enquêter sur la question, je tiens quelques scoops à la disposition des journalistes de BFM-TV. Rien que dans la rue à côté de la mienne, il y a un immeuble du syndicat des médecins : depuis début janvier, l’endroit ne désemplit pas du matin au soir.
Des égyptiens et des égyptiennes, de tous les milieux sociaux, ne cessent de défiler pour apporter qui des couvertures, des sacs de riz, de blé, des conserves et surtout de l’argent.
Moi même cher journaliste, sachez que j’ai soutenu en personne le diable , et que j’ai même récidivé, puisque la première fois où j’ai découvert l’endroit je n’avais que 200 balles en poche.

diaboliques égyptien(ne)s soutenant Gaza
Devant moi dans la queue pour déposer son obole (l’écriture du reçu sur papier carboné prenant un peu de temps à chaque fois) j’ai pu compter : mille livres qu’un vieux papy a sorti en petites coupures crasseuses de la poche de sa galabeyya marron, quatre cent cinquante, réunis en raclant toutes les poches par deux jeunes filles habillées très modestement, trois cents par une fille non voilée portant une croix autour du cou, (merde, comment notre pauvre journaliste va-t-il pouvoir intégrer ça dans ses schémas ?), six cents par le jeune plâtrier qui était devant moi (je ne lui ai pas demandé sa religion)…Entre 10h et 12h du matin, il faut faire la queue. Le soir on vient déposer les dons en nature. Depuis un mois cela n’arrête pas. D’après les responsables au moins un million de guinées sont collectées par jour (~14000 €). D’autres associations rassemblent des fonds et dans tous les pays arabes c’est le même élan, sans compter les émirs du pétrole qui se rachètent une conscience.

Interrogés, les égyptiens que j’ai pu rencontrer n’ont pas la moindre idée de la portée de leurs actes. Ils pensent seulement apporter leur aide à une population qui supporte des agressions ignobles et permanentes, et dont ils se sentent profondément solidaires. Quant aux dirigeants de la bande de Gaza, ils ont au moins deux mérites aux yeux des égyptiens :
1/ celui d’avoir été élus au cours d’élections véritables contrôlées par la communauté internationale (ici on n’a pas eu cette chance). Sauf à penser que la bande de Gaza contient 1,5 million de terroristes qui naissent la roquette entre les dents, il faudrait réfléchir – autrement que par anathème- à l’action sociale et politique de cette organisation qui a rendu son élection possible.
2/ celui de continuer à résister à l’impérialisme israélien qui ne respecte aucune résolution internationale et ne reconnait aucun droit aux palestiniens des territoires et si peu à ceux de l’intérieur (alors qu’Abu Mazen lui, n’est pas loin d’avoir la même cote que Mubarak sur l’échelle de la trahison). Et si tout le monde ne partage pas les idées du Hamas (moi la première), il est dans les faits l’organisation qui incarne cette résistance (c’est d’ailleurs un des effets non négligeable de la politique israélienne dans la région).
Ce n’est quand même pas parce que les journalistes occidentaux traitent le Hamas d’organisation terroriste que le cairotte moyen va se troubler. Ici depuis des décennies – état d’urgence oblige- tout ce qui résiste, des communistes aux frères musulmans, s’appelle terroriste et est jeté en prison pour atteinte à la sûreté de l’État. On connait la ficelle.
Nous, on a peut être oublié que les « porteurs de valises » qui soutenaient la résistance du peuple algérien, allant jusqu’à aider financièrement le FLN à lutter contre l’armée française d’occupation, étaient accusés de haute trahison et emprisonnés. L’histoire leur fait justice aujourd’hui.
…La question métiterait de figurer au programme des écoles de journalisme.
Nos dirigeants européens qui étaient encore une fois à Charm el Sheikh (décidément plus reposant que leurs capitales toutes enmanifestées) cette semaine, se sont engagés au nom de la « communauté internationale », à ce que plus aucune livraison d’armes ne parvienne…
… à Gaza.
On lit et ont relit l’info : on n’en croit pas ses yeux. Alors qu’une attaque sanguinaire, bafouant toutes les conventions internationales, s’est abattue sur un peuple dont les droits les plus élémentaires sont méprisés, alors que des armes, parfois non conventionnelles, ont permis le massacre de plus de mille personnes dont 400 gamins, et que le camp de concentration à ciel ouvert qu’est Gaza se réduit à un tas de gravas aujourd’hui, c’est bien à la victime que s’en prennent nos dirigeants. Interdiction de résister : c’est la dernière « bonne pratique » inventée par Bruxelles.

Egypte, bilan de la guerre : 1210 arrestations depuis le début des manifestations de soutien à Gaza (photo de celle qui a rassemblé plus de 20000 personnes à Tanta il y a trois jours)
Et comme si cela ne suffisait pas, elle annonce par avance qu’il n’y aura aucune aide à la reconstruction pour punir ces palestiniens qui se sont amusés à mal voter en élisant le Hamas. Au moins le prince Abdallah essaie lui de s’acheter une conscience en écornant sa tire-lire d’un milliard de dollars (c’est sans doute le prix estimé de son silence).
Pendant ce temps les services de sécurité américains, après avoir travaillé d’arrache pied à un timing rigoureux permettant de massacrer un maximum de résistants à Gaza avant la date fatidique du 19 janvier et après avoir fait nettoyer toutes les rues de Washington de tous les mendiants qui les salissent, s’apprêtent à faire une super fête demain.
Ils ont l’air d’avoir tout prévu.
Ah ! ils ont oublié de faire distribuer des petits drapeaux à étoiles par les derniers bombardiers israëliens hier. Les survivants auraient pu les agiter demain soir vers 18h… Mais peut être vont-ils recevoir par SMS « Star Spangled Banner » pour pouvoir chanter à l’unisson.
A moins qu’on leur largue par hélico le texte de « I have a Dream…. »
Israël ne veut pas la paix. Israël ne veut pas d’un état palestinien. Israël ne veut pas des frontières de 67, ni même celles de 2007 (lire Norman Finkelstein si on en doute).
Israël veut exterminer le peuple palestinien. Pour cela Israël fait le choix de la guerre et de la terreur (rappel des faits par A. Gresh).
Je dis bien Israël, c’est à dire une nation, son appareil d’état mais aussi son peuple, qui majoritairement veut cette guerre. Au point que ses dirigeants actuels ne pouvaient escompter gagner les élections sans ce bain de sang. (Lire le papier de Uri Avnery).
Les analyses historiques et politiques de cette entreprise coloniale sont nombreuses et souvent très pertinentes. Tous les jours, en ouvrant internet, (bien sûr pas en regardant la TV) nous pouvons avoir des échos des manifs dans le monde, nous réchauffer le cœur avec la voix d’Evo Morales, nous défouler sur ces c… d’américains, vérifier que nous ne sommes pas seuls à vouloir retirer son prix Nobel à Perès, soutenir la plainte pour « crimes de guerre« …
Mais une question nous taraude : comment a-t-on pu en arriver là ? Une partie de la réponse se trouve peut être dans la lecture des déclarations. Je ne parle bien sûr pas des déclarations scandaleuses de Kouchner et Sarko, ce serait trop facile. Je ne parle même pas de celle de Bernard Thibault (il n’est pas le seul) qui, pour faire le mec mesuré, se sent obligé de condamner les roquettes du Hamas. C’est vrai quoi, un peuple qu’on affame, que l’on prive de ses droits les plus élémentaires, et que la communauté internationale n’arive pas à défendre contre ses oppresseurs, pourquoi envoie-t-il des roquettes ? Pourquoi pas des cartes de vœux avec de jolis dessins de colombe ?

Gaza : la boucherie
Mais le plus terrible est le nuancier (comme chez le marchand de peinture) introduit par le mot « durci », que d’autres traduisent par « disproportionné ». J’ai lu la contestation du terme par BHL, (et qu’A. Gresh fait bien de démonter) qui finit par justifier la mort des enfants au nom du fait que la guerre c’est la guerre…Je parle moi de la diabolisation qui a été faite partout dans le monde du Hamas, comme le Hezbollah et l’Iran, faisant l’amalgame entre l’islam, (certains précisent radical, d’autres qu’il ne peut que l’être) et la violence dans le monde. Diabolisation qui fait de la guerre contre tout barbu une juste (et nécessairement dure) croisade. Cette diabolisation est en passe d’être gagnée. Partant de là, tout ce qui résiste dans le monde et a peu ou prou à voir avec l’islam sera condamnable et condamné.
J’exagère ? Faites en conscience le petit test suivant.
Vous auriez souhaité qu’Israël mène l’opération…
1/ « Plomb moins dur » : tuer 500 civils dont seulement 200 enfants, 500 « activistes », bombarder seulement 1 hopital, 1 école, et 1 agence de presse.
2/ « Plomb tendre » : tuer seulement 100 civils dont 50 enfants (faut quand même faire comprendre à la prochaine génération qui est le plus fort), 400 « activistes »*, et ne bombarder qu’une agence de presse (arabe).
3/ « Plomb sympa » (mais pas réaliste d’après BHL) : tuer seulement les « activistes » sans faire de dégâts matériel.
Par un merveilleux tout de passe-passe sur lequel des générations de sociologues devront se pencher, les ultrafondamentalistes sionistes qui soufflent sur les braises depuis des décennies et qui ont perdu de vue tout ce que leur religion peut avoir d’humain, aveuglés de sang qu’ils sont (lire les propos de Yehoshva sur CPA), échappent totalement à cette diabolisation. Seuls les combattants musulmans excitent les pulsions de mort de l’occident bien pensant qui aurait voté la solution 3/ si on l’avait consulté.
Alors de quelle nature est le diable ?
Mahmud Darwish nous a laissé une piste.
« Les fondamentalistes ne me gênent pas.
Ce n’est après tout qu’une manière de croire.
Ceux qui me gênent ce sont leurs acolytes laïcs et athées qui ne croient qu’une seule religion : leur image à la télévision »
Tzipi Livni et Shimon Perès devraient méditer.
* difficile de dire qu’ils sont tous militants du Hamas, d’autant que certains sont au Fatha, et d’autres à rien du tout. On va tout de même pas les appeler des résistants, et puis quoi plus !!!??? Activiste c’est pas mal, ça marche aussi pour Battisti, pour Julien Coupat, pour l’ETA…

1er janvier au Wadi el Rayan, réserve naturelle d’oiseaux migrateurs, en plein désert, par 29°5 de latitude Nord.
D’ici, la guerre semble totalement improbable.
…à défaut de ses dirigeants, voire contre eux, le peuple égyptien n’a pas tardé à organiser sa riposte malgré les interdictions et la répression.
Des dizaines de milliers de manifestants ont été comptabilisés (par la presse indépendante) ce dimanche 28 décembre, dans les gouvernorats du Caire, de Minia, de Qalyoubyya, d’Assiout, d’Alexandrie…
3000 étudiants à l’université du Caire, réclamant l’ouverture des passages et brulant des drapeaux américains et israéliens.
5000 étudiants devant l’université islamique d’al-Azhar protestant contre l’agression, des centaines à celle d’Ayn el-Shams, des dizaines à celle d’Hélouan.
En centre ville des centaines de manifestants s’étaient regroupés devant l’Assemblée du peuple où ils ont été refoulés par la police. Celle-ci a aussi tenté d’empêcher ceux des députés qui voulaient rejoindre les manifestants de le faire. Certains ont malgré tout réussi et la foule s’est mise à scander : » Gouvernement de crétins et de lâches« , « Soit la résistance, soit la trahison ! » et à réclamer le renvoi de l’ambassadeur d’Israël.
Les manifestants (environ 5000) se sont ensuite dirigés vers le syndicat des médecins en criant « Gaza ne mourra pas ! » où ils ont été rejoints par des employés de diverses administration.
Un autre rassemblement de 2000 personnes a eu lieu devant le syndicat des journalistes ; là encore les forces de sécurité présentes ont cernés les manifestants, et barré la rue. Les manifestants rejoints par les responsables du mouvement « Kefayya » et de celui des « Frères musulmans » ont réclamé la suppression des « avantages de Camp David« .
A Alexandrie ce sont plus de 30000 étudiants qui se sont rassemblés devant l’université de la Recherche Scientifique scandant « Nos dirigeants, assez ! Jusqu’où verseront-ils le sang arabe ?«
A Assiout ce sont plus de 10 000 étudiants et professeurs qui ont manifesté dénonçant « Le silence de l’Égypte et sa complicité avec les israéliens dans la tyrannie« , réclamant « l’ouverture du passage de Rafah et l’assistance d’urgence au peuple palestinien » et exigeant le « soutien de la résistance palestinienne et la reconnaissance de sa légitimité dans son combat contre l’armée d’occupation« .
Au Fayoum ce sont 2000 manifestants qui se sont rassemblés à l’appel des « Frères » et à Tanta, ce sont plusieurs dizaines de milliers sur la place centrale où a été prise la photo ci-dessus (par un journaliste du Badyl).
Les égyptiens vivent ce que vivent la plupart des autres peuples de la région : une immense honte de la collusion de leur gouvernement, et un terrible sentiment d’impuissance face à tant d’injustices.
Que dire du nôtre vis à vis de la duplicité de Kouchner et Sarkosy qui ont préparé de longue date un blanc seing pour Israël dont on mesure les conséquences dramatiques aujourd’hui. Que dire de notre « démocratie » qui s’assied sur le vote des députés européens reportant la discussion sur la coopération avec Israël, pour faire un passage en force en force avant que ne finisse la présidence française ? Que dire de leurs déclarations qui renvoient dos à dos le Hamas et Israël, mettant dans la balance les pétards du premier en face des quarante ans d’occupation et d’exactions des seconds ? Que dire des résolutions bafouées, de l’humiliation permanente…
Y a t-il un seul dirigeant de ce monde qui pense que tout cela peut durer longtemps ?
L’évènement est de taille : pour la première fois dans
l’Histoire, un vol de godillots fait le tour de la planète à la vitesse de la lumière ! Et, comme le prédit la théorie de la Relativité, plus il s’approche de cette vitesse, plus il pèse lourd…
El-gazma c’est la paire de pompes en égyptien. Et ce doit être le mot qui revient le plus souvent dans la presse, les medias, et les discussions de café depuis trois jours. Rarement un geste aussi simple aura cristallisé autant d’adhésion et de satisfaction.
Des pétitions circulent ici et là pour défendre Al-Zaidi, le héros dont le monde arabe a tant besoin. Il faut dire qu’en matière de gouvernements carpettes, ils sont servis dans la région. Sans plus de réactions internationales, Bush a pu dire en atterrissant à Kaboul le lendemain : « je ne comprends pas : j’étais dans un pays démocratique, où la presse est libre… »
Extraits de la presse de ces deux derniers jours :
Dans le Badil du 17/12 :
« Non, ce n’est pas pour le soleil ou la pluie. C’est une protection contre les chaussures ».
-
-
Dans le Masry Al Youm du 16/12 :
« il est capable d’ éviter facilement les chaussures… C’est clair que sa femme doit lui balancer plein de trucs à la maison ! »
-

Masry al-Youm du 16/12 :
Sans commentaire mais plus ambigü quant au contenu. La tête de con de Bush est cependant bien réussie.
على العرب في إسرائيل أن ينتقلوا إلى مناطق الدولة الفلسطينية بعد قيامها
كي نبني دولة يهودية وديمقراطية علينا أن نبني دولتين قوميتين مع تنازلات معينة وخطوط حمر واضحة، وعندما ننجز ذلك أستطيع أن أتوّجه للفلسطينيين مواطني إسرائيل، من نسميهم اليوم عرب إسرائيل، وأقول لهم أن الحلّ القومي لقضيتهم موجود في مكان آخر
En français : lire la suite…
Ce qui se passe en Grèce est peut être le signe d’un mouvement d’une grande ampleur, qui pourrait concerner toute l’Europe. Sociétés viellissantes certes, mais où il y a encore malgré tout des jeunes -et des moins jeunes- qui ne se reconnaissent pas dans les valeurs de leurs gouvernants, où la démocratie est en panne.
Dans sa réunion du 5 novembre à Bruxelles, la Commission des Affaires étrangères et de Sécurité du Parlement européen a avalisé une proposition de la Commission Européenne et du Conseil quant à la participation d’Israël aux programmes communautaires européens. Ce nouveau protocole de coopération offre à Israël un accès illimité au programme de recherches scientifiques, académiques et techniques. lire la suite…
L’affaire a été révélée par le « Badyl » (décidément un sacré journal, site en arabe ici) il y a quelques jours : il existe un véritable réseau de commerce des organes prélevés…sur les enfants des rues du Caire*.
Ce réseau a de véritables agents (des simsârs, dit-on ici pudiquement) qui démarchent auprès des jeunes et les mettent en contact avec les médecins, les laboratoires et les hôpitaux impliqués dans ce trafic.
lire la suite…
Les deux grandes religions monothéistes d’Égypte ont beau
essayer de tempérer la chose, les croyances aux miracles sont aussi vivaces ici que celles dans les djinns et autres forces surnaturelles. Même si les trois mille muezzins du Caire s’époumonent sept fois par jours pour asséner qu’il n’y a « pas d’autre dieu que Dieu » et qu’il « n’a pas d’associés », le paganisme et l’idolâtrie sont partout présents. Un nombre faramineux de « saints hommes » sont honorés en Égypte par des mouleds qui sont souvent animés par des confréries soufies. lire la suite…
Tout ceux qui ont ne serait-ce qu’entrouvert un livre de chimie se sont posé la question. Hydrogène H, carbone C, oxygène O, fluor F…tout va bien (pour ceux qui écrivent avec l’alphabet latin). Mais pourquoi diable sodium=Na ??? Les précisions du dico encyclopédique rendent parfois encore plus perplexe : Na vient du latin natrium qui désignait autrefois (et pendant des siècles d’alchimie) la soude. Mais pourquoi natrium ? lire la suite…
Pour compléter lecture du Badyl du 23 octobre, voici la karikatur du jour en page 10 (la rubrique porte ce nom occidental arabisé plutôt provocateur dans un pays où « l’affaire de » avait fait couler beaucoup d’encre).
On y voit le mouton « citoyen » au centre, au fond le loup « dettes », à droite les loups « pauvreté » et « taxes », à gauche le loup « hausse des prix » et celui de ‘l’ignorance ».
Et tout ce monde est surveillé par le chien « restriction des libertés » qui figure le gouvernement sur fond d’état d’urgence (en vigueur depuis 27 ans, et reconduit il y a quelques mois).
A la Une du « Badyl », journal indépendant dont le (premier) rédacteur en chef fut Mohamad Al-Sayed Saïd*, ce 23 octobre :
- les députés « des Frères » (musulmans) demandent un rendez-vous au Président pour lui présenter le dossier des violations de « l’intérieure » (la police). Sabah Saleh, le représentant des « Frères » ajoute : si la rencontre échoue nous donnerons le dossier aux organisations judiciaires de l’état et aux parlements du monde entier. En fait de violations, tout le monde comprend qu’il s’agit de la torture dans les commissariats et prisons, torture comprenant le viol, qui est une pratique systématique et pas seulement contre les Frères mais contre tout opposant, voire contre toute personne interpellée (comme en témoigne la video tournée par une journaliste d’Al Jazeera alors qu’elle assistait dans la rue à une scène de sodomie d’un automobiliste interpellé pour un incident de circulation, video qui a vallu à la dite journaliste un procès et à une condamnation de prison ferme pour laquelle il y a eu appel).
Sous-titre : 32 arrestations parmi les Frères au Caire et dans les autres gouvernorats.
-30 milliards de guinées de pertes à la Bourse (du Caire) hier soir. Ahmed Chafif (misitre de l’aviation civile) au « Badyl » : la crise mondiale aura des effets prochainement en Egypte, c’est sûr. Visionnaire ce ministre. A moins que ce ne soit le début d’une démarche « pédagogique » pour annoncer que le pire est à venir. Il faut dire que plus qu’ailleurs, le crise boursière est vécue radicalement différemment entre les 10% de la population qui sont investis dans le « bizness », et les 50% qui n’ont que leur galabeyya (non côtée en bourse) à perdre…
- Le pape (Chenouda) reprend ses activités après quatre mois de soins à l’étranger. Suit un nième article sur la succession difficile du pape qui agite l’Église copte depuis des mois.
- Des journalistes du « Badil » et du « Dustur » ont été transférés à l’hôpital. Quatre membres du Conseil du Syndicat réclament une session exceptionnelle. Huit journalistes se sont ralliés à la grève de la faim au troisième jour. Les journalistes protestent contre la direction de leur syndicat et réclament leur admission (dans l’institution). Makram Mohamed Ahmed, responsable du syndicat répond : ils pourront faire grève de la faim pendant 100 ans que cela ne changera rien au fait que leur admission doit se faire selon la loi. Comme quoi, il y a pire que la CFDT…
- Des « bandits » essayent d’empêcher les élections <déclare> la Fédération libre des étudiants à l’Université de Mansurat…et ajournement de ces dernières au Caire. Les élections étudiantes se déroulaient entre le 7 et 20 octobre mais les autorités universitaires ont systématiquement invalidé les candidatures des étudiants membres de la confrérie. Les incidents se sont multipliée ce mois-ci. Plus d’informations ici.
- Le parquet d’Abou Dabi découvre un suspect britannique dans l’affaire Suzanne Tamim. Il s’agit de la chanteuse libanaise qui a été assassinée sur ordre. Talaat Mustapha homme d’affaire, membre du PND et très proche du pouvoir, magnat de l’immobilier est accusé d’avoir commandité ce meurtre (plus d’infos ici). Le gouvernement égyptien est très embêté par cette affaire. Samedi dernier, il y avait foule – et pas seulement des journalistes du monde arabe- à l’ouverture du procès à la Cour Sud du Caire et la police est intervenue (une fois de plus).
Enfin le meilleur est en page 13 : le « Badyl » vient de démarrer la publication d’un nouveau roman de Sonallah Ibrahim « La loi française », dont le premier feuilleton est paru hier et que je vous résume dès que j’ai cinq minutes… à suivre. On peut lire la version arabe en ligne ici.
*complément : M. As- Sayed Saïd est un intellectuel dont l’engagement force le respect : chercheur au Centre d’études politiques et stratégiques d’Al Ahram, marxiste et militant, co-fondateur de l’association égyptienne des droits de l’homme il a été arêté et torturé en 1989 et a connu la prison. Il a été le premier rédacteur en chef du Badyl (= l’Alternative) fondé très récemment (2007). Le journal dispose d’un site internet.
Dans le métro du Caire comme dans les rues, il y a très peu d’affichage sauvage. Les agents de sécurité veillent au grain. Et les badges comme ceux en photographie ci-dessus sont rares. Mais des militants têtus renouvellent régulièrement la déco, à défaut de renouveler le corpus théorique qui, il faut le reconnaître, est plutôt affligeant.
Quel bonheur de voir tous ces affolés de la bourses, courtiers, traders, et leurs valets politiques transpirer un peu depuis un mois. Eux qui peuvent affamer le monde sans vergogne, tout en ayant l’aplomb d’expliquer à ceux qu’ils étranglent qu’il s’agit d’un fonctionnement implacable de la nature et que l’on n’y peut rien. L’Égypte n’échappe pas à la règle et le suicide récent d’un courtier qui s’est jeté du haut d’un immeuble provoque des sourires à peine voilés chez des égyptiens qui n’ont pourtant pas l’habitude d’être cyniques. Si les 55 milliards de dollars de patrimoine de la famille Mubarak ont rétréci au lavage à 30, on ne va pas pleurer !
Et d’apprendre que ma caisse d’Epargne a fondu de 600 millions me console presque de tous les agios que ces rapaces m’ont pompé depuis des années ; ce n’est pas parce que mes 20 euros d’action (celle que l’on m’a imposé d’acheter pour faire mon emprunt immobilier) chutent à 10 que je ne vais pas dormir la nuit prochaine.
Quant à tous ceux qui ne sont pas des banquiers mais des gens plutôt comme vous et moi, et qui ont renoncé aux solidarités pour accepter de croire à la grande loterie du capitalisme, jugeant qu’eux aussi, ils pourraient inventer de l’argent rien qu’en se pensant plus malin que les autres, de clubs d’investissements en associations d’actionnaires : ils sont les premiers plumés (ce ne sont pas les gros requins) et pour un peu, on serait d’accord avec Ismael Hanieh : Dieu existe et il vient de changer de camp !
Ces réjouissances sont écourtées lorsqu’on apprend incidemment que NOTRE caisse de retraite, celle que nous défendons à la sueur de nos luttes depuis des années et que notre travail finance, a perdu elle aussi, par la même magie quelques 500 millions … Ils sont dans la poche de qui ? Et comment des gouvernements qui, en Europe comme aux Etats Unis, exigeaient de leurs citoyens efforts (en temps de travail croissant) et renoncement (à des salaires décents, à des services publics) peuvent-ils, pour sauver leurs banquiers, débourser 2000 milliards de dollars sans rechigner en une semaine ? Ils prennent l’argent où ? Et s’ils ont cet argent en poche, pourquoi faisaient-ils avant des emprunts aux banques privées en nous serinant que la dette coutait trop cher et qu’il fallait la réduire (donc serrer notre ceinture) ?
On peut trouver dans ce petit film d’une heure pas mal de réponses – sans doutes incomplètes- sur les mécanismes de cette grande mascarade, qu’il serait bon que nos enfants comprennent rapidement avant d’être tous réduits en chair à pâté. On comprend mieux pourquoi Darcos veut -entre autres- supprimer l’enseignement des sciences économiques en classe de 2de : c’est pour lui et ses copains une question de survie.
Cette affiche incroyable décline en arabe « je suis heureux avec… », la fenêtre ouverte, les arbres verts, le ciel limpide, de l’eau pure, des fruits frais, le soleil qui brille et les oiseaux qui font cui-cui…
Offerte par l’USAID (Agence pour le développement international étatsunienne), elle trône au milieu de la cour de récré d’une école du Nord du Caire. Une belle école, très bien entretenue comparée à celles de mon quartier. Une école où des gosses propres comme des sous neufs semblent rayonner de bonheur. Une école
chrétienne fondée dans les années 90 par les sœurs de la congrégation copte des filles de Sainte Marie qui accueille 2300 élèves.
Nous sommes à Ezbet El-Naghl, « la ferme de palmeraie », quartier à la limite nord de la ville et du gouvernorat, à trois quart d’heure de métro du centre.
Quand on descend à la station Ezbet El-Nakhl, le premier sentiment (voire le deuxième) n’est pas d’être tombé dans une palmeraie. La zone est très urbanisée, mais on a pourtant l’impression d’avoir changé de ville. Le goudron des routes n’est pas arrivé jusque là et les taxis noirs du Caire ne s’y aventurent pas : on se déplace en pick up (avec amortisseurs de choc) ou en toc-toc. Et dès les premiers mètres, on perçoit comme une autre atmosphère. Sans compter l’odeur, dirait un regretté président…
Si nos petits écoliers ouvrent leur fenêtre il n’est pas sûr que cela les rende vraiment heureux. Y compris les fenêtres extérieures de leur école qui fait figure de camp retranché dans un environnement qu’elle tente d’oublier par tous les moyens. Ezbet El-Nakhl, c’est un des douze bidonvilles du Caire qui était habité il y a trente ans par deux ou trois centaines de zabbalyns – que l’on traduit pudiquement par chiffonniers- qui ramassent nos poubelles à domicile au Caire (voir article précédent).
Aujourd’hui on estime à 750 000 les habitants et à 20 000 les chiffonniers : 15 000 vivent dans les immeubles qui se sont construits autour du « chantier » (dont on ne voit ici qu’une petite partie), 5000 vivent, mangent, élèvent leurs cochons et canards, et dorment sur les ordures elles-mêmes. Ici on trie les plastiques, les métaux, les papiers, et jusqu’au coton des couche-culottes usagées.
On voit même des femmes en train de trier des cuillères et fourchettes en plastique. Des circuits de recyclage se
sont formés pour tous ces matériaux et, si l’on exclut l’être humain de l’écosystème (ce qui est une tendance confirmée en Europe aussi) on peut qualifier l’activité de nos zabbalyns d’écologique.
On est loin de la crise boursière mondiale et on a même du mal à imaginer ce qui pourrait aggraver la situation, car même après avoir lu ou vu des dizaines de reportages sur ces bidonvilles, c’est à couper le souffle.
Bien sûr tous les petits zabbalyns n’ont pas une place à l’école qui est forcément payante puisque entièrement privée (1000LE -130€/an). Pour comparaison le salaire des enseignants débutants de cette école est de 350 LE. L’état lui a totalement oublié ce quartier.
Pourtant on y vit, on y fait les courses,les magwagy repassent et les ânes se font du gringue…comme ailleurs.
Le Dr Adel Abd el Malek Ghali qui milite d’arrache pied au Centre Salam (lui aussi géré par les soeurs) tout proche, pour faire vivre une crèche, un hôpital pour enfants, un centre d’accueil pour handicapés, une maternité, des cours de soutien estime que plusieurs milliers d’enfants sont hors de l’école.
Ce centre Salam en accueille pourtant de nombreux, là encore dans des conditions très dignes.
Infatigable, le Dr Adel rêve de décrocher les moyens de construire une deuxième école. Il fait visiter le chantier de son dispensaire (du toit duquel sont prises la plupart de ces photos) tout en parlant de ses projets. Pas un mot de révolte chez ce chrétien convaincu que Dieu trouvera la solution à tout. Pourtant j’ai surpris un Jésus en train d’en douter et de se demander s’il n’allait pas faire sa valise pour se tirer de là.
L’engagement de ces soeurs et du Dr Adel force le respect. Tout comme celui de l’association « Les Amis d’Ezbet ET-Nakhl », (voir ici) qui est hébergée au Centre Salam et travaille en direction des mamans pour donner
des rudiments de formation à l’hygiène, au soin des bébés…Le quartier étant hors champ des services statistiques égyptiens, il est difficile de prendre la mesure de la misère qui est là et de ce qui reste à faire. Mais les actions menées ont ceci d’incroyable c’est de remettre de l’humain dans un endroit où il semble aboli. Et ce n’est pas rien.
Il restera à nos descendants des siècles à venir d’analyser les coupes géologiques de ce morceau de planète et de le dater. Sûr qu’ils n’en croiront pas leur carbone 14 : cela se passait en 2008 !
Vingt millions d’étudiants, lycéens et écoliers ont fait leur rentrée samedi en Égypte. Une rentrée retardée pour cause de Ramadan, mais pas complètement puisqu’il reste une dizaine de jours avant la fin du jeûne.
Malgré l’impression de ruche humaine quand on traverse les allées de l’Université du Caire, comme ici à la faculté des Arts, tout le monde n’est peut être pas là. Vingt millions, ce sont les chiffres officiels… Un appel aux élèves et aux étudiants à ne pas reprendre les cours avant la fin de l’aïd el-Fitr (début octobre) a été lancé. On se demande ce que ce sera ensuite, étant donnée la densité de population des couloirs, et des amphis dès aujourd’hui.
Cette rentrée est donc celle de toutes les menaces : les enseignants ne décolèrent pas contre leur ministère à propos des examens-cadre qui leur ont été imposés et l’augmentation incessante du nombre d’étudiants (sans augmentation de l’encadrement bien entendu) aggrave chaque année les conditions d’études de tout le monde (enfin, tous ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs que dans une université publique). Par ailleurs le cout des études comme le prix de la vie en général ici, augmente
de façon vertigineuse et ces dépenses se sont ajoutées pour les familles, à
celles du Ramadan et de la fête qui se prépare. La colère monte et ce pays semble bien à deux doigts d’exploser.
On aurait tord de penser que le gouvernement ne prend pas la mesure de la situation. La preuve : il avait prévu (à sa façon) tous les moyens
nécessaires pour que cette rentrée se passe bien, comme ici à l’entrée de l »Université du Caire…
A la demande de certains lecteurs d’un certain âge, j’abandonne l’interface noire et reviens à une présentation plus classique, histoire de ménager leurs yeux. C’est qu’on rajeunit pas ma pauv dame ! j’en profite pour mettre en entête le Muqqatam, vu depuis Manshiyet Nasr, au sud du quartier sinistré de Doweiqa. Photo prise au portable depuis l’autoroute (dont je livre « le bas » ci-contre). J’ai lu récemment que Doweiqa tirait son nom d’un baltagy (bandit) Doqe qui y sévissait (sans précision de l’époque) : on est décidemment en plein drame marfouzien, lorsque les futtuwas régnaient sur ces quartiers dont la vie est suspendue, hors du temps, à un combat quotidien contre la mort.
Je viens de aussi faire un saut qualitatif dans mon installation domestique : j’ai acquis des étagères pour ranger mes bouquins qui trainaient ça et là, dans les divers buffets style Loulou Khamastâchar* décati qui encombrent mon apparte. L’objectif était de les mettre à l’abri de la poussière, ennemi numéro 1 du bibliophile au Caire, tout en les ayant à portée de main. Et c’est fou comme une petite bibli ça vous donne l’impression décisive d’habiter un endroit.
C’est le menuisier de Qasr El-Eyny qui me l’a fabriquée en moins d’une semaine (et en plein Ramadan). Il avait fait la même à un voisin et ami pour 200 guinées (25 euros) et m’avait prévenu que le prix du bois ayant augmenté, je « risquais » d’en avoir pour 220…A l’arrivée son fils Abdou me l’a livrée à domicile (après l’avoir portée sur son dos pendant 500m) samedi soir après l’Iftar (c’est à dire à 11h) tout en m’annonçant que son père avait trouvé du bois moins cher et me la faisait pour 150. Pourtant, vu l’état de l’atelier, on ne roule pas sur l’or à la maison. Le prochain qui me dit que les égyptiens sont feignants et voleurs, je l’insulte.
La pleine lune hier soir sonnait la mi-course de ce mois de Ramadan. Un mois qui met (ou tente de) la contestation sociale entre parenthèse, une sorte de trève des confiseurs locale. Pourtant les pauvres se sentent de plus en plus pauvres : la nourriture a augmenté à tel point que même nous, les nantis payés en euros, nous le ressentons dans le budget. Que dire de ceux qui gagnent quelques centaines de guinées ! Les repas d’Iftar, traditionnellement plus copieux et occasions d’inviter les amis, la famille, sont donc revus à la baisse. Quand on n’est pas tout simplement dans l’incapacité de se les payer, ce qui est le cas d’égyptiens de plus en plus nombreux, comme en témoigne le succès des Ma’idat Arrahmane (table du Miséricordieux) installées par les mosquées, les associations religieuses ou non, parfois les particuliers. On y offre le repas de rupture du jeûne à quiconque prend place sur les tabourets ou les tapis, dans la rue, sur les places, dans les quartiers. Certains prennent place plus d’une heure avant l’annonce du coucher du soleil comme ici près de Bab el Luq.
Une solidarité en acte qui tranche de plus en plus avec l’incapacité des dirigeants du pays à régler les problèmes, que ce soient ceux du logement avec le drame que vivent les milliers d’habitants de Doweiqa toujours à la rue (y compris les non sinistrés qui ont interdiction de retourner dans leur maison sans qu’aucune alternative ne leur soit proposée et qui affrontent les gourdins de la police depuis plusieurs jours), ceux de la crise alimentaire, de la hausse des prix, du chomage…Les frasques, la corruption voire les crimes des protégés de ce régime (comme l’assassinat de la chanteuse libanaise par le magnat de l’immobilier Hisham Talaat, lire ici) s’ajoutent à cela, formant un véritable cocktail explosif auquel bon nombre d’observateurs pensent qu’il ne manque que l’étincelle. (Lire l’interview de Sonnallah Ibrahim à la fête de l’Huma sur Médiapart ou l’écouter en ligne).
* traduction de Louis XV en égyptien




















































